Il y a deux mois de ça, en fourrageant dans mon carton à cahiers, j'ai retouvé un cahier justement, glissé entre une histoire d'amour à l'eau de rose et un cahier de T.P de bio contenant la description détaillée d'une société autarcique produisant son énergie en sacrifiant des chrétiens (à croire que la dissection de grenouilles, nous poussaient mon binôme fou et moi à des analogies fantaisistes).
Dans ce cahier se trouvait des fiches portant les noms de mes anciennes camarades de classe de quatrième, pour certaines une photo et pour d'autres un commentaire, à l'encre rose avec des points en forme de coeur sur les i. Elles avaient étrangement presque toutes la même écriture.
J'ai mis un certain temps, en feuilletant la dizaine de pages occupées à remettre ensemble visages, noms et voix. Je ne me souviens même pas d'avoir eu des amies en quatrième, autre que deux Delphine et une Hélène.
J'étais ostracisée. On m'appelait l'homme-tronc et on me crachait dessus. A cause de mon prénom surtout et de mon physique ingrat aussi.
Parmi les feuilles jaunissant doucement, deux noms. Carole et Marie disons. Je me suis souvenue d'elles assez vite.
Elle me toléraient, comme faire-valoir, même si pour le coup elles n'avaient pas grand chose à mettre en valeur. Marie parlait avec un accent ardennais qualifié généralement de cul terreux, et elle venait de la Francheville, et les gens de la franch', tout le monde vous le diras, c'est des culs- terreux. Elle se trouvait très belle et regardait tellement de séries américane qu'être populaire était pour elle une question de vie ou de mort. Dans un collège de province nordique dans les années grunge, dans une ville ou le temps s'est arrêté de tourner il y a trois cent ans de ça. c'était comique, un peu triste aussi.
Carole avait deux ans de plus que nous, elle parlait très fort, mesurait un mètre quatre-vingt, avait un menton en galoche des yeux de fouine et n'était pas franchement finaude. Mais de même, elle se trouvait quand même vachement mieux que moi. Et ne se privait pas de me le faire savoir. Elle criait à qui voulait l'entendre que j'étais pucelle, que j'avais jamais embrassé un mec. Qu'avec mon appareil, mes cheveux gras et mon acné, je resterai pucelle à vie. Moi, je me gardais bien de la contredire, elle m'aurait jamais crû.
J'eu un regain de gloire avec elles un jour, en leur apportant des posters d'Ozone et des Back street boys que ma coress allemande m'avait envoyé. C'est ce qui les incita sans doute, à m'offrir ce cahier avec leur fiches dedans, parce que j'étais un peu comme elles, ou tout du moins elles avaien pitié.
Et il y eu Ludwig et tout fût fini.
C'était une chose de raconter qu'elles embrassaient des garçons à scooter à l'arrêt de bus le soir. Et de se pavaner pendant que l'on faisait semblant de le croire. Une autre d'admettre que je pouvais faire la même chose.
Me voir dans la cour embrasser Ludwig ou lui tenir la main, ce fût trop pour elles. Et pour se venger, elles se mirent à prétendre que j'étais l'homme et que Ludwig avec son visage pâle et poupon, ses taches de rousseur et ses longs cheveux corbeaux était une fille. Et un jour, à court d'argument, elle me dirent que Ludwig ressemblait à une poubelle, me giflèrent et ne m'adressèrent plus jamais la parole. . . je n'en souffris pas outre mesure.
En guise d'adieu le dernier jour de troisième, alors qu'elles se dirigeaient vers des BEP et que je m'en allais vers la section Economie du lycée général Chanzy, elle me crachèrent au visage et me dirent qu'une tache, comme moi avec un nom pareil n'aurait jamais de vie et qu'un jour je viderai leur poubelles.
Quelques semaines après j'enterrais le cahier dans ma boîte à cahiers pour l'oublier pendant dix ans.
Il y a quelques mois, j'ai découvert que Marie s'étais inscrite sur Trombi.com, elle est mariée et sa photo montre une jeune femme plutôt jolie, elle semble avoir un bon emploi et son sourire sur la photo est un de ceux que je ne lui avait jamais vu avant. Epanoui.
Ce matin, je suis arrivée au travail et la femme de ménage nettoyait le bureau que j'occupe, je l'ai saluée tout en accrochant mon manteau à une patère et puisqu'elle était en train d'astiquer le bureau j'ai attendu.
Elle m'a rendu mon salut, en relevant son dos voûté. J'ai vu son menton en galoche, ses yeux bleus de fuine enfuis dans des rides profondes, et je me suis rendue compte que même bossue comme elle l'était elle me dépassait encore un peu. Ses mains usées ont ramené le sac poubelle de mon bureau contre sa poitrine tombante et j'ai eu un flash affreux qui m'a fait me détourner pour qu'elle ne croise pas mon regard. Elle est passée dans la pièce d'à côté sans rien dire.
Et en la regardant s'éloigner sa culotte de cheval balottant dans un fuseau usé, surmonté de bottes en fourrure synthétique, j'ai pensé que non, ce devait être un sosie, cette femme avait 20 ans de trop, au moins..
Et la patronne est arrivée et l'a salué. "Bonjour Carole." Carole a hoché la tête, le sac poubelle venant de mon bureau toujours serré contre son coeur.
J'ai même pas eu le coeur de ricaner.
vendredi, mars 21, 2008
Les rêves attendront demain
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just passing...,
Mala vida
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12 reflexions désobligeantes:
Cette histoire est géniale. Quelle chute ! J'adore ce genre de retournement, quand tout n'est ni tout beau, ni tout moche et que les gens sortent des cases où on voudrait les voir pour toujours... Je jubile, merci !
Quelle histoire ! C'est fantastique. Et si c'est une fiction c'est encore plus fort, parce qu'il faudrait une sacree imagination pour trouver un tour de vie pareil !
Je vais être obligé de faire un compliment. J'ai mal. Aïe.
C'est fou qu'un prénom peut façonner ton existence. Ceci dit, je viens d'un patelin qui s'appelle aussi Francheville, et ce n'est pas des culs terreux. Enfin, tout compte fait, si.
Oui c'est très bon, j'adore quand ce n'est ni méchant, ni gentil, juste comme ça, dur, drôle, ni l'un ni l'autre.
zoridae : de rien et j'en suis ravie. Ce n'est q'un juste retour des choses, tu me fais souvent le même effet.
vagant : parvenir à départager la vérité de la fiction sur ce blog est une choe que je peine moi-même à faire. Tant la vérité est une notion subjective. L'important c'est de s'amuser.
balm : évite de commenter en même temps que moi, damn it !
Ni bon ni méchant, ni dur, ni drôle, damn it (again) !! aurais-je pondu un texte insipide ? (comme les chips sans goût pour mieux savourer le dip... pffff)
Merci quand même de t'être fendu d'un compliment, ça a dû t'arracher cinq bon mètres de tripes. :p
Tu as raison, j'ai foiré mon compliment. Question d'entrainement.
Il aurait été plus judicieux de dire : à la fois méchant, et gentil, et dur, et drôle, et ni l'un ni l'autre.
Le "ni-ni" c'est un peu comme le "nu-nu", c'est insipide, alors que pas du tout.
apologies accepted. :p
Écriture insidieuse, presque perfide, probablement à cause de son apparente simplicité : excellent.
Je dois cependant avouer (non ! pas sur la tête, s'il vous plaît, c'est mon outil de travail !) que je trouve la chute plus faible que le texte lui-même. Un petit peu "téléphonée". À mon avis (tout subjectif bien sûr), vous auriez gagné en force (et en cohérence finalement), à ce qu'elle ne s'appelle pas Carole.
Néanmoins, tel qu'il est il me plaît (et je l'ai-ai-meu !)
Je me demande comment on peut se souvenir de son enfance d'écolier sans grimacer. Il me semble que ces années sont si souvent marquées de dures épreuves.
J'ai aussi un regret, celui de ne pas vaoir été plus près de mes enfants alors qu'ils vivaient sûrement de durs moments à cette même période, ne serait-ce que pour leur dire qu'ils étaient merveilleux, un peu plus souvent que je ne l'ai fait.
On ne dit pas ces choses assez souvent aux enfants, ça changerait bien des choses.
Accent Grave
Didier goux : insidieux, perfide.de tels compliments sortant de "votre" bouche, j'en aurais presque la larme à l'oeil.
Pour la peine, je vais viser l'entrejambe et pas la tête. Non, je plaisante, je trouve votre avis pertinent. mais j'assume me maladresses narratives, parce que.
Accent grave : à part le collège je n'ai que de bons souvenir de ma période scolaire.
Et par chance mes parents se sont rendu compte assez tôt qu'ils avaient une fille merveilleuse, les autels dressés en mon honneur dans chacune des cours des maisons que nous avons habités en témoigne.
(père, tout démenti de cette assertion vous vaudra de sévères représailles)
Je ne sais pas si on peut parler de "Maladresse narrative", mais en tout cas, de l'extérieur, indépendamment de ton texte, la remarque de Didier est intéressante, et m'a fait gamberger.
balmeyer : il est vrai que jouer sur mon désir inavoué de voir dans la femme de ménage celle qui m'avait souhaité cette place dix ans plus tôt eut été intéressant.
Mais ici c'est un blog de vie, pas un blog littéraire et j'en reviens à ce que j'ai dit à vagant sur la part de vérité qu'il recele :
La cohérence dont parle Didier Goux ne fait pas partie de la vérité de Carole.
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