mercredi 9 avril 2008

No need to argue anymore...

C'est la fin du monde.

Si ça ne l'est pas, alors ça y ressemble beaucoup.

D'ailleurs, pourquoi dit-on la fin du monde, alors que bien souvent il ne s'agit que de la fin de l'Humanité ? L'Homme est-il si imbu de lui-même qu'il est sûr que la Terre cessera de tourner s'il vient à disparaître. Et que figée sur son orbite elle tombera dans l'infini, comme une pomme trop mûre ? C'est stupide.

Mais de toute manière, il n'y a plus d'Homme. Il n'y a que moi. Et le vent. Et les grande carcasses des usines qui s'étalent à perte de vue tout autour du ruban de bitume sur lequel je marche.

La route est cabossée, usée, trouée, mais les trottoirs semblent neufs. Je marche sur une ligne d'un bleu sombre immaculé. Peut-être suis-je la première personne à poser les pieds sur ce goudron vierge. Et la dernière. Car d'humain point.
Pas même un chat.
Juste les toits de tôle des usines qui luisent et au loin comme un point de ralliement désormais inutile, une grande cheminée rouge et blanche.

Vzip !!! font les voitures en me doublant. Tractatratactac font les lourds camions en cahotant près de moi. Le souffle nauséabond de leurs gaz d'échappement dérange ma frange à chaque fois.

Les camions, les voitures, les usines, les tire-palettes.Tout se meût, fonctionne, s'anime. Mais pas d'Homme.
Il y a bien des ombres ça et là derrière une vitre fumée, ou une silhouette sur un transpallette, avec un gilet rouge.
Mais ça doit être par habitude.
Les voitures, les camions, ils ont posé un mannequin mort sur leur siège conducteur, par pure routine comme un homme porterait une cravate le matin pour aller travailler.

Dans un hangar quelque part, un robot armé d'une grande pince pose une silhouette inanimée derrière chaque volant. Sagement, en file, les véhicule attendent leur tour.

Le monde est fini et je compte mes pas 2365 2366 2367 2368...
Je suis seule au monde entourée de machines qui continuent par habitude, parce qu'on ne leur a jamais dit qu'elles pouvaient s'arrêter, ou faire autre chose, lire un bon livre par exemple.

Il y a un bruit dans un fourré. Un enfant sauvage ? Qui aurait échappé à la tragique destinée de l'Homme. Comme moi. Peut être qu'il y a quelques années, il s'est perdu en classe verte, dans les bois plus loin. Et errant pendant des jours, il a fini par regagner la civilisation, ou presque, en allant habiter dans la zone industrielle. Se nourrissant des restes dans les poubelles des cantines. Nu, et traînant son petit cartable par une bretelle cassée. Comme une relique de quand il était encore parmis les siens.
Il va surgir d'un instant à l'autre.

Je l'apprivoiserais, on parlera ensemble, pour ne pas oublier comment les Hommes savaient si bien parler pour ne rien dire. On chassera les corbeaux. On vivra dans une piscine vide.
Ce sera bien.

Mais c'est un moineau qui s'extrait du fourré.
J'arrive à la fin du ruban, là où les voitures accélèrent et commencent à vombrir pour se disperser dans des artères bruyante. On ne peut pas traverser. L'Humanité avant sa perte avait occulté le mot piéton.

Alors je sors mon badge et je passe devant les vitres teintées de la cabane des gardiens. Dedans peut-être, deux cadavres momifiés y regardent des caméras qui ne tournent plus que pour le plaisir de ne pas s'arrêter.

Bip, clic. Je pousse le tourniquet,ilest resté docile, je rentre dans le vestiaire, j'y mets mes vêtements, je ferme la porte du casier à clef, par habitude. Personne ne viendra plus jamais y fouiller.

J'arrive dans mon bureau. C'est ouvert, celle avec qui je le partageais devait faire des heures sup' quand la fin du monde est venue.
D'ailleurs, elle est toujours là, elle me tourne le dos, penchée sur son clavier.

T'arrives pas plus tôt d'habitude ?
Je sursaute.
Je réponds.
J'ai loupé l'arrêt de bus, j'ai dû marcher un peu...
Dommage.

6 avaleurs de songes:

Ellie a dit…

J'aime beaucoup ce que tu écris, nefisa. On dirait une petite file qui saute de dalle en dalle sur le trottoir, en imaginant tomber des kilomètres plus bas si elle marche sur la ligne de séparation... et qui raconterait son imagination avec talent. Avec de petites tournures un peu maladroite à la Jane Birkin.
Sinon, ton texte me fait penser au dernier Cormac Mc Carthy. Tu l'as lu ?

Zoridae a dit…

Superbe texte Nefisa ! Moi aussi j'ai pensé à Mc Carthy dont je n'ai lu pour l'instant que le premier chapitre... Ce qui est beau et troublant c'est que le passage du réel au rêve a lieu sans heurt, ça glisse, ça coule, c'est beau !

Julie a dit…

Coucou :
Contente de voir que tu seras finalement parmi nous au festival de Romans !
As-tu trouvé une solution de logement ? Je viens de trouver un hébergement chez l'habitant en centre ville et apparament ils peuvent loger aussi un couple... Si tu es intéressée fais moi signe !
A très bientôt !

Nef a dit…

ellie/zoridae : est-ce passer pour une inculte que de dire que je n'ai jamais entendu parler de Mc carthy ? ou faute avouée à moitié pardonnée ?

julie: non c'est bon, normalement j'ai tout ce qu'il me faut (et c'est un week end en célibataire, boooh...)A bientôt!

Doume a dit…

C'est bien souvent que mes rêves se terminent sur le parking de l'usine et que la frustration, j'te dis pas... mais c'est ainsi...rappelez vous ou cherchez bien ;;; "moi j'ai un jardin de fleurs..." (vieille garde, hélas...) :)

Ellie a dit…

Non, ça m'étonne juste pour une fille qui a une importante culture anglo-saxonne. Il est l'auteur de "No country for old men", dont a été tiré le film oscarisé (avec Javier Bardem) et si tu ne connais pas, je t'engage à le lire (en anglais bien sûr, pour ma part, je ne l'ai lu qu'en français et c'est sans doute une perte).