jeudi 20 novembre 2008

Strip tease (Lust for Life) II


Découvrez Caesars!


Je suis Stéphane j'ai 23 ans, un joli diplôme en poche dont je me contrefous, je vis dans le trou du cul de l'Angleterre, ça s'appelle Coventry, c'est comme un incubateur à vermine, pas un des résidents original n'a toutes ses dents, assez peu savent lire, s'ils savent alors ils le cachent bien.  S'il n'y avait pas l'université, les étrangers pour travailler, ce serait une ville morte. Je suis barmaid, non pas barmaid, superviseur, c'est mieux, je peux prendre mes collègues entre quat'z'yeux et leur faire la leçon quand ils glandent trop, et envoyer les clients chier quand ils sont vraiment trop cons. Mais je ne le fais pas, je préfère jouer au chef d'orchestre. Le ballet des verres fumants de la machine aux étagères, les serveuses essoufflées, trois énormes assiettes sur chaque bras qui font des entrechats entre les tables, la foule en délire dans le bar des réguliers. Sauter d'une salle à l'autre, un œil sur les tables, jongler avec les cendriers, en briser un, coup de triangle, cristallin. Et de là, un verre dans chaque main, chacun sous une pompe, le bruit du tiroir-caisse, le froissement des billets,courir dans les escaliers du cellier, ne pas salir ma chemise blanche en escaladant les fûts, en démontant la pompe et en la transférant sur un autre keg, la petite bille qui vacille dans son tube en plastique, la regarder remonter, allez, vite, petite bille, vite, 12 secondes, record battu, vite remonter des jus de fruits, il fait chaud aujourd'hui, tous les clients ont amenés leurs enfants.
Je cours, à droite, à gauche, en haut, en bas, je bois 5 litres d'eau, attrape une frite, mon torchon bat le rythme, les percus sont des bruits de casseroles, le ténor est un cuisinier écossais et le chœur une tablée de retraités irlandais qui balancent leurs chants entre deux gorgées de Guinness,  tessitures cassées.
Je salue mon public d'une courbette, contrite, devant moi, l'assiette d'un client. Je ne dis rien, je contemple, effondrée, ce couac dans mon bel opéra. Le client lui  se demande bien comment un demi poulet à peine décongelé est arrivé là. Il avait commandé un steak.Cuit.


A minuit, je m'écrase dans un taxi, si c'est lundi, en relisant le texto hebdomadaire, "I'm free, want to come over around twelve ?" . Oui, bien sûr, quelle question. Je ne rentre pas chez moi, je vais chez mon amant, on s'effeuille dans les escaliers, on se douche, on arrive à tâtons sur le lit, le pyjama rose de sa copine s'échappe de sous un oreiller. C'est un rituel bien réglé mais toujours aussi inattendu puisqu'à chaque fois on se promet que c'est la dernière fois, c'est torride, c'est aigre-doux, c'est tout ce que je n'aurais jamais à plein temps. Peut être que de toute manière ce serait fatiguant. Mais c'est surtout parce que je ne partage pas ces choses là, l'autre par contre, ça ne la dérange pas de partager avec moi. Advienne que pourra.

Quand je ne suis pas chez mon amant, je suis chez l'officiel, celui qui ne sait pas qu'il partage, avec ses yeux verts à vous arracher le cœur rien que pour le présenter à son regard et le voir se refléter dedans. Sa moue furieuse, sa haine, oh tant de haine, pourquoi je les prends toujours comme ça ? Il est beau comme un gardon tout frais sorti de l'eau, je ne sais pas comment le dire autrement, il est pataud, avec son corps trop beau, trop grand pour lui, juste mû par une colère qu'il ne sait pas exprimer. Il m'énerve, on ne peut pas être brillant, bien parti dans la vie, beau comme un dieu irlandais, et tout gâcher à coup de colères insensées.
Ça lui apprendra. Je suis affreuse. Mais c'est vrai en plus. Ça lui apprendra. A croire qu'il est le seul comme ça. On ne se soigne pas en tournant autour de son nombril.

Le mardi c'est pizza, je rentre à pied du travail, les chavs ces sous-anglais analphabètes avec leur chemises Burberry au dessus d'un pantalon de jogging s'essaient sur moi parfois, sur les trois kilomètres qui me séparent de chez moi. On ne me la fait plus, ils comprennent, bizarrement, je suis une épargnée, tant de nuits à marcher seule dans des rues sans lumière et une seule agression à déplorer, et ce n'est pas moi qui ai eu mal. Quand j'ai des amies qui sortent une fois et finissent aux urgences ou au cimetière. Mon ange veille sur moi. Ou peut être est-ce parce que je ne porte pas de mini-jupe moi. Allez savoir.

Je m'assoie dans la pièce limite crasseuse de la petite pizzeria, et avec Yaleh, on tire au sort ma pizza, elle était avocate en Turquie, ici elle travaille 12 heures par jours 6 jours par semaine pour payer ses futures études de droit anglais, j'attends chaque semaine les 15 minutes que nous allons passer ensemble, je sais qu'elle les attend aussi.
Ça n'ira jamais plus loin. On a tous besoin dans ces boulots d'un client sympa qui arrive au bon moment. J'ai les miens aussi au boulot, quand je les vois, mon sourire s'étale comme de la confiture sur mes joues.

Des fois le soir, ou l'après midi, je sors avec Jolana, une fois par semaine au moins, je vais manger avec elle, pour être sûre qu'une fois dans la semaine elle aura fait un vrai repas, ma folle collègue polonaise qui voit sur son visage lisse des cicatrices qui sont pourtant sous sa peau. Invisibles. Faire des UV pour oublier est une thérapie dont je n'avais jamais entendu parler.
Si on sort danser, je m'arrête pour regarder son corps longiligne qui, belle mécanique, exécute des mouvements hypnotiques dans la fumée de la piste.

J'ai assez d'argent pour aller tous les trois mois dépenser quelques centaines de livres à Birmingham dans des t-shirt un peu dingues que je ne porterais pas. Ou une fois peut-être.
Je vais au cinéma, je m'arrête dans les expo, je vais danser, j'écoute le live du mardi soir au casbah quand mon emploi du temps le permet, j'achète des bouquins au second-hand bookshop à deux pas de chez moi, mes colocs sont des porcs, je ne vaux guère mieux. Dans ma chambre, il y a mon ordi, c'est ma fenêtre sur un monde sans brouillard, sans coups de couteau, sans odeur de bière. Une fenêtre aseptisée, mensongère. On a besoin de mensonges des fois. Je regarde des animes, j'écris, j'écris, j'écris, à nouveau. La première fois vraiment depuis trois ans.

Je mange n'importe quoi, tant que ça a bon goût. Pour moi. Je n'ai pas été aussi mince, aussi musclée depuis mes 15 ans. Je suis fatiguée, mais ce n'est une fatigue physique et j'aime ça. J'aime m'effondrer de fatigue.

Je vis trop vite et au ralenti, c'est impossible mais ça se concilie. Et sans grand projet.  Mais je ne me suis jamais senti aussi vivante.

Je suis Stéphane, j'ai 26 ans dans même pas 15 jours. Le soleil brille dehors, je vis gratuit. Je peux obtenir sans problème un emploi maintenant avec mon diplôme, mon CV qui s'est rempli et des mots de recommandations qui feraient baver de jalousie un maître d'hôtel anglais.
Plutôt m'arracher une couille à la pince monseigneur que de m'asseoir derrière un bureau.

Ma vie n'a jamais été aussi calme.
Je m'emmerde.
Mais à bien y réfléchir, je sais ce que je cherche.
Y'a plus qu'à le retrouver.

12 avaleurs de songes:

dedalus a dit…

merde ! ya que des commentaires de vieux con qui me viennent...

ha si! y a ça : j'ai pris plaisir à lire ce texte écrit à la mitraillette.

Nef a dit…

L'AK-47, c'est mon style d'origine (et de prédilection).

C'est quoi tes commentaires de vieux cons ?

dedalus a dit…

bah par exemple que tout le sel de la vie est dans le fait que lorsqu'on trouve ou retrouve ce que l'on cherchait ou recherchait, on se rend compte qu'on cherche ou recherche maintenant autre chose.

non, c'est pire. dès qu'on se dit que ça y est on a trouvé ce qu'on cherchait, on s'arrête et aussitôt on devient vieux.

dit autrement, je te souhaite de ne jamais trouver.

fallait pas demander aussi.

nombril a dit…

ça va Renton? Tu aurais mis Iggy Pop en fond et c'était parfait!
Je t'aime

Nef a dit…

J'ai failli. Voire même l'intro de Trainspotting, que nous chérissons toutes, mais, ça faisait un peu téléphoné, j'ai juste mis ce qui passait quand j'écrivais.

Moi aussi je t'aime... Spud...

Le coucou a dit…

Aïe ! je suis vieux, comment m'en sortir? On ne trouve jamais ce que l'on cherche, jamais. On ne sait même pas ce que l'on cherche, pour certains d'entre nous. Bon, c'est vrai que c'est un texte qui secoue, ça se lit d'une traite, et c'est rajeunissant.

Marie-Georges Profonde a dit…

Oui, j'allais dire un peu comme n°1 et n°6 (au classement des glaviots). Que ça se lit tout bien d'une traite, que ça coule même, que ça a du rythme, pas de temps mort, envie de boire toutes les phrases, bref que ce fut un plaisir !

Le Nombriliste a dit…

Ces phrases écrites à la mitraillette sont belles comme une Ak47 dans les mains des rebelles qui t'ont capturé ma belle et que je vais déchirer à grands coups de shrapnel.

Nombril Kiss

Nef a dit…

dedalus : je ne cherche rien d'autre que retrouver cet équilibre un peu précaire qui en dépit des emmerdes que je pouvais avoir (essaie de concilier un régulier et un amant, rien que ça) me faisait me sentir totalement en vie. C'est la recherche de l'équilibre absolu, de l'aboutissement qui rend vieux.

Tu peux donc en effet garder tes remarques de vieux, je me les suis déjà faites. :)

le coucou, même réflexion, je ne cherche pas vraiment "quelque chose", juste retrouver une ambiance dans laquelle j'évolue à mon aise. Et si mon texte a pu, quelques instants, vous décharger du lourd poids des ans, vous m'en voyiez ravie. :p

Marie-Georges : merci. je viens de le relire à l'instant, j'ai corrigé 8 fautes d'orthographes, Didier Goux s'occupera des dernières et là je serais à peu près satisfaite moi aussi :)

Le Nombriliste : Merci. Par contre, je suis comme ma sœur voir pire, donc au lieu d'un kiss, on peut se faire coucou de loin, ça m'ira très bien (et tu touches à mon rebelle de mari je t'éclate la tronche. Par contre tu peux démantibuler la yaya)

Didier Goux a dit…

Pas lu, trop long, pas le temps, la terre entière se ligue pour me faire chier, je crois que je vais me remettre à boire et surtout à fumer, merde !

(Ça ira mieux demain, je repasserai...)

Audine a dit…

J'aime lire tes récits de vie.

Peut être que tu es partie pour t'ennuyer et écrire ce genre de choses ??
(j'dis ça, j'dis rien, mais vraiment, la Grèce, le mariage, la rue déglinguée, la Yaya, tout ça, je ne te connais pas, mais je me demande encore pourquoi ... et la seule réponse possible pour moi, c'est pour l'écrire)

Nef a dit…

Didier Goux : Quand vous voulez. Ils ne vont pas s'envoler.

Audine : Je ne me suis pas mariée pour l'écrire mais pour le vivre.
et je suis partie parce que la France ne nous a pas vraiment laissé le choix. Cela dit à part la yaya, je ne me plains pas.