J'adore Henri Troyat.
Pourtant, ça avait super mal commencé lui et moi. J'avais treize ans quand le prof de français nous a fait lire Aliocha.
Je trouvais le nom tellement moche. Non c'est pas vrai, c'est juste que ça me rappelait le prénom de Chucker. Son second prénom. C'est complètement con comme association c'est vrai, mais j'avais treize ans. Et je trouvais ça nul comme prénom Aliocha, surtout pour ce mec là.
Je l'ai lu, bien jusqu'au bout. Fallait bien, je détestais mon prof et il me détestait tout autant. Alors je pouvais pas faire semblant, c'en aurait été fini de moi. Je me souviens l'avoir jeté contre le mur à la fin, de mon lit, juste entre les deux fenêtres de ma chambre de l'autre côté. Ça a creusé une grande ride sur la couverture souple.
Je trouvais ça nul de déchirer l'unique photo, l'unique souvenir qu'il avait de Thierry.
Merde, Chucker venait de mourir, et moi j'avais pas de photo de Chucker, j'avais juste des objets, des cons d'objets. J'avais treize ans, je croyais que c'était important les photos. Que tout le souvenir tenait dans une pellicule, pas dans le manche d'un couteau, pas dans la flamme d'un briquet.Je crois toujours que c'est important une photo. Mais moins. Les souvenirs sont ailleurs. Pas dans ce qu'il nous reste de ceux qu'on a aimé mais dans ce qu'on est prêt à faire pour eux. Mais à treize ans on ne le sait pas vraiment, on le subodore peut être, mais on s'accroche au tangible. C'est tangible un visage, un instant immortalisé sur papier. Et ce con d'Aliocha, lui il déchirait ça.
Et puis je ne comprenais pas le reste. Sa haine de son pays, sa honte d'être étranger. Son inconfort absurde. Ca résonnait pas.
Et ce style de gamin, moi qui bouffait du Zola et du Kafka à tous les repas à l'époque.
Troyat et moi, au début ça n'allait vraiment pas.
Et puis un jour j'ai pris Le Vivier. J'avais 15 ans. Ça m'a réconcilié avec Troyat. Je le comprenais mieux maintenant. Alors j'ai tout lu : la Tête sur les épaules, Faux jour, l'Araigne, Tant que la Terre Durera, La Lumière des Justes, le Satrape... Non, j'ai pas tout lu, il y en a trop. Mais j'en ai lu beaucoup.
J'ai juste relégué Aliocha dans un coin, vraiment, lui, je l'aimais pas.
Et puis j'en parlais avec Nii-sama. De Troyat, pas d'Aliocha, il l'a pas lu et c'est tant mieux.
Mais en rentrant, je l'ai vu dans mon tas de livres, ce salaud de bouquin avec sa couverture moche, le menton mou d'Aliocha, sa tête de Russe. Son bêret à la con. Alors je l'ai repris, et j'y ai passé ma soirée.
J'ai versé une larme à la fin. Juste une toute petite larme, pour chasser l'écho.
Ensuite j'ai fermé le livre et j'ai un peu lissé la couverture.
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