Andrew ne s'asseyait jamais.
C'était le comptoir ou rien.
Des fois, il se mettait à quatre pattes, mais c'était pour raconter quelque chose.
Comme une histoire où un type rampait.
Je commence du début peut-être ?
Au début j'étais assise à l'unique ordinateur de l'école de langue et de soutien scolaire où je faisais mon stage de fin d'année de DUT en Gestion des entreprises et des administrations.
C'était à Reims.
J'en étais à mon deuxième jour et j'étais fortement occupée à essayer de trier les modèles de factures élaboré par les 17 générations de stagiaires plus ou moins doués qui m'avaient précédées. C'était une petite école et le directeur, pharmacien de son état et plus inspiré dans le diagnostic des problèmes d'écoutes et de captation des fréquences de la langue russe chez ses pat...pardon clients, avait depuis longtemps renoncé à engager un/e assistant/e de direction-secrétaire
administratif/ve- comptable- commercial/e- horairiste.
Endroit idéal pour se faire les dents si on a une once d'esprit d'initiative.
A la fin de mon stage, moi et la stagiaire que j'avais eu une semaine pour former et qui devait me remplacer pour 6 mois avions même eu le temps de ranger la salle des archives, retrouvant un certain nombres de lettres d'amour de femmes vraisemblablement très bourgeoises et encore plus désœuvrées, datant parfois des années septante et adressées à notre bien-aimé patron. On avait aussi refait le design des prospectus, ils ressemblaient vraiment trop à des tracts pour des cours de catéchismes
Je m'égare.
Retournons à Andrew.
Je pestais tranquillement sur mon ordi en appuyant comme une furieuse sur "supprimer" quand je vis un mince truc noir et blanc apparaître du côté gauche de mon champs de vision (l'entrée du bureau donc).
- Ah ! encore une nouvelle. T'as intérêt à être moins neuneu que la dernière. Ce qu'elle était conne celle-là. Il est là l'autre ?
Je me tournais vers le grossier individu, avec mon air hébété habituel. Celui avec les sourcils qui remontent et la bouche qui part sur la droite.
- Bonjour Monsieur. Quel autre ?
- Bon c'est pas gagné, a soupiré l'hurluberlu et il a tourné sèchement les talons sans rien ajouter de plus.
Je me suis remise à mes factures en me demandant si je devais lui courir après et puis je me suis dit que si il était entré sans sonner, ça devait être un habitué.
53 secondes plus tard il revenait.
- Tu parle anglais ?
- Oui.
- Bon, parle pas, je te crois, je suis le prof d'anglais, j'ai un cours dans 10 minutes, débutant, ça me fait chier, j'aime pas les débutants. Prépare-le pour moi. 1 heure. Je suis dans la salle.
Il m'a posé la fiche de suivi de l'élève sur la photocopieuse et est reparti
- Ah.
C'est vrai j'avais que ça à foutre. En même temps comme j'avais que 10 minutes avant l'arrivée de l'élève.
7 minutes plus tard je lui apportais texte et exercices nécessaires pour tenir une heure, enfin, j'espérais. Les cours d'habitude, je les prenais.
- Je m'appelle Andrew. Il faut que tu m'appelle au moins 15 minutes avant tous mes cours sinon j'oublie, m'a -t-il prévenu en guise de remerciement pour ma promptitude.
- OK.
- Tu peux sourire tu sais, il m'a dit.
J'avais pas super envie.
J'ai assez vite compris qu'il fallait l'appeler une bonne demi-heure avant, qu'il se réveille le matin, et qu'il finisse son verre l'après midi.
La deuxième fois que je l'ai vu il a été plus sympa. Et je me suis assez vite attachée à ce type, à son long corps efflanqué toujours en mouvement, à sa petite cinquantaine qui lui avait buriné la figure à coup de fines ridules, à ses yeux trop bleus sous sa manne de long cheveux gris, qui se mouillaient pour un oui, pour un non, surtout quand il parlait de films et j'aimais bien son grand pardessus noir.
Si on sortait du boulot en même temps je m'arrêtais avec lui à son bar favori et debout au comptoir, il me parlait de films qu'il avait vu, décrivait les scènes d'amour à grands mouvements de bras, il enlaçait avec emphase une héroïne imaginaire et toute soumise à son étreinte. Il me faisait sourire à n'en plus pouvoir.
Les tauliers du bistro l'appelaient l'anglais ce qui était faux puisqu'il était écossais, et lui jetaient parfois des regards désespérés, quand trop pris d'alcool et d'émotion il se mettait à genoux pour déclamer un truc.
J'adorais.
On parlait de sérial killers, je me souviens, presque avec émotion, de la fois où il m'a parlé de celui qui tuait des gens et les gardait bien vidés et bien morts chez lui. Dans sa maison au milieu du désert. Il les sortait le soir, tout séchés par la chaleur, et il les asseyait sur sa terrasse, lui au milieu dans son rockin' chair et il leur parlait, il leur disait à ses amis-momies, à quel point il les aimait.
Je ne sais plus pourquoi on en était venu à parler de lui, une nouvelle de Poe, ou Maupassant, ou un autre, je ne sais plus, l'histoire d'un type qui en tue un autre et le cache sous le plancher et chaque nuit il entend le coeur du mort qui bat , chaque fois un peu plus fort, jusqu'à ce qu'il devienne fou de remords. Persuadé que tout le monde peu aussi l'entendre.
Bref...
J'aimais passer du temps avec Andrew, et il avait l'air de bien vouloir de ma compagnie. Des fois après mon stage on se rencontrait dans la rue, ou je passais à ses heures habituelles devant le café. On se promenait, on buvait un truc et il me disait, à chaque fois, je veux écrire un truc tu sais, je sais écrire. Et il m'expliquait avec des geste plus doux, comme des caresses sur les courbes de l'air : ce sera quelque chose de beau , très beau, avec de l'amour et des phrases simples, un texte limpide, quelque chose de pur. Pas un mot de trop, tu vois ce que je veux dire ?
Je voyais parfaitement, il le dessinait avec chacun des ses doigts et l'avait gravé dans ses iris.
Je lui demandais, à chaque fois : "Et pourquoi tu le fais pas?".
Et il me répondait que quelque part ça lui faisait peur, de savoir que ça ne serait peut-être jamais édité, qu'on puisse lui dire que c'était mauvais, et qu'il préférait le garder en rêve.
Je trouvais que c'était dommage, parce que s'il écrivait aussi bien qu'il racontait, s'il arrivait à remettre dans ses mots les gestes de ses mains, les soubresauts de son corps, les intonations de sa voix un peu rocailleuse, et un peu de son ivresse, alors il ferait forcément quelque chose de somptueux.
Et puis je suis partie, en Angleterre, et lui est resté, bien sûr, il était là depuis trente ans, enraciné.
Je n'avais pas son adresse, j'ai jamais osé l'appeler, je n'étais qu'une stagiaire de plus. Peut-être un peu moins conne que les autres sur son échelle de notation des stagiaires, mais une stagiaire quand même.
Je l'ai croisé, à mon premier retour, dans la rue, on est presque tombé dans les bras l'un de l'autre, on avait pas le temps, on s'est promis un verre qu'on a jamais pu prendre.
Et je ne l'ai jamais revu.
Chaque fois que je vais à Reims je repasse devant ce bistro de la place Royale, j'espère le voir, debout au bar, en train de parler à la stagiaire, les yeux brillants et les mains qui s'envolent, j'ai jamais osé rentrer pour savoir ce qu'il est devenu, j'ai jamais osé téléphoner à l'école pour demander au patron ce qu'il en avait fait.
Un jour, j'aimerais bien le revoir, Andrew, ne serait-ce que pour savoir s'il a fini par l'écrire, son beau roman d'amour avec des phrases courtes et des mots qui coulent comme les larmes le faisaient parfois sur les rides de ses joues.
5 commentaires:
Ton billet me fait regretter de ne pas avoir connu d'écossais efflanqué.
Mais peut être qu'on n'aurait rien eu à se dire.
(si ça se trouve, tu l'aurais trouvé parfaitement ennuyeux, son bouquin)
Joli billet, plein de souvenirs très imagés.
Pareil qu'Audine. Sauf pour le livre, fais-moi confiance, je m'y connais en texte ni écrits, ni publiés.
Andrew is a preacher.
His voice gives a part of his soul at each word he's saying.
And his fingers dress every sentence with diaphanous abstractions.
His movements of hands are unconscious gesture :
Myth in action.
He was dreaming awaked to be a writer ?
Paradoxal expression of his own doubt of himself. So ...
He was to be scaring at himself to have just only a thought of his own.
Certainly no firend said him, it's a very common experience for an author.
Poor !
From a man at the end of fifty-year-old
Audine : Pour le livre je n'en sais rien. Le simple fait qu'il vienne de lui ne m'aurait de toute manière pas rendue objective.
mtislav : je te fais entièrement confiance !
Gilles Mioni :
Sorry, but that is not what I meant.(I mean the parts that kinda make sense)
And let's be honnest : I can't be bothered to explain.
Also some sentences are too badly built to make sense. Try french.
Vous avez raison votre texte n'a pas besoin que vous l'expliquiez.
Je suis désolé que la lecture que j'en ai faite directement en anglais (sans traduire) soit maladroite.
Faute de signes, sons ou images, en support de cette expression naïve, je reste confiné à une sorte de
lingua anglica probablement insupportable.
Je ne retranscrirai pas en français ces pensées encore très brutes, informes.
Sinon que cette tentative forcément décevante appelle sa condamnation, tant elle manque son objet.
L'intuition qui l'a produite,tenait seulement d'une certaine analogie avec ce que vous décrivez si bien de ce personnage, la peur que son discours soit méjugé.
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