Elle s'assoit près de moi, sa tasse blanche à bordure rose pleine d'un thé fumant. Elle est pratique, elle me termine mes sachets de Lipton à je ne sais plus quoi, je ne les aime pas.
- Enora.
- Nefisa.
- Tu sais que tu n'es qu'un personnage.
- J'en ai effectivement conscience.
- Ca ne t'ennuie pas ?
- Ais-je le choix ?
- Non. Enfin, je ne sais pas. Je pourrais t'aimer au point que tu devienne l'un de mes avatars. Comme Charlie, au point de te donner des traits de mon caractère.
- C'est une preuve d'amour ça ? Me refiler tes travers ?
Des fois, j'oublie à quel point Enora peut avoir la langue bien pendue. Elle a vieilli en même temps que moi, se teint ses boucles en brun maintenant, et a pris de la poitrine. D'un claquement de doigts, d'un mouvement de synapses, je pourrais changer ça.
D'ailleurs...
Enora repose sa tasse avec une grimace. Elle n'aime plus le thé.
Puis la reprend goulument car, finalement, Enora doit aimer le thé. C'est primordial, c'est une partie de sa personnalité.
- Pourquoi c'est toi que je sors de ma tête et que j'assois près de moi quand je veux discuter ?
- Parce que si j'existais nous serions amies je pense, avec les autres ce n'est pas forcément le cas. Tu te vois toi, copine avec Sasmira ?
- Non. Pas vraiment. Elle est trop bien pour moi.
La lèvre d'Enora a un petit sursaut moqueur.
- Pourquoi ais-je encore atterri à ta droite sur ton canapé ?
- Justement, je me demandais. Te faire apparaître comme ça. Je suis folle ?
- Pas que je sache. C'est pour écrire des dialogues. La démarche est peut être plus saine qu'un monologue.
- Mmmh, mais c'est un mensonge.
- Je ne te suis pas. Je ne suis pas un mensonge. Je suis un personnage. J'existe si tu le veux.
- Mais je pourrais faire comme si. Au détour d'une discussion glisser, " Et Enora m'a dit que..." Ce serait vrai, puisque tu émanes de mon cerveau. donc peu importe. Mais les autres gens. Je leur mens.
Elle prend un instant, le fond de sa tasse tapissé de miel semble la passionner.
- Tu le fais ?
- Non. Juste écrire, sur le blog. C'est plus simple pour exposer des idées. Un dialogue.
- Alors ?
- Eh bien, je ne pensais pas spécialement à toi, mais imagine, un personnage plus complet, à qui j'ai rédigé une vie complète, qui me suit depuis des années, voire même quelqu'un que je n'ai pas inventé, qui m'a été donné. Prenons Sidney. Ça fait 14 ans qu'il est là, né d'une ligne biffée sur un cahier, je le connais tellement bien que je suis capable de le dessiner, je connais chaque recoin de son esprit. C'est assez rare en soi. Je pourrais le faire surgir, réel, au détour de n'importe quelle conversation. Ce serait simple, il est tellement vrai pour moi.
- Pourquoi tu ferais ça.
- Pour me dédouaner d'une pensée. D'un acte. Que sais-je. Je me dis que c'est tentant parfois. Un mensonge presque blanc.
- Un bouclier.
- Pardon ?
- Une défense ?
- Peut être.
- Tu as besoin de ça ?
- Pas que je sache.
- C'est pour ça que j'étais là ?
- Oui, je voulais juste être sûre que tu n'existais pas. Tu peux partir maintenant. Mais va laver ta tasse avant.
3 commentaires:
(très très bon,... enfin moi, j'adore)
J'aime bien aussi, mais je pense que la plupart des autre gens ne comprend pas vraiment.
Pas besoin de comprendre pour deviner que tu es folle! Ma soeur est folle ma soeur est folle !
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