Je monte dans le train, seule passagère de ce quai désert dont le nom n'est même pas indiqué. Il descend quand je monte, me regarde m'engouffrer dans un wagon, je le sais, je me retourne pour le regarder. Il est adorable, perdu dans sa veste trop grande et sa casquette qui penche sur un côté.
Je l'entends siffler et je le vois passer.
Il est 17h43.
Il titube entre les sièges, le mouvement pourtant régulier du train semble à jamais altérer son centre de gravité. Il s'accroche à un sac, s'excuse, bute sur un pied, bredouille, remet une longue mèche brune échappée derrière son oreille, ses doigts se perdent un instant sur ses joues creuses, effleurant ce qu'il aimerait surement appeler une barbe et il soupire.
Il progresse jusqu'à moi, au rythme de ses demi-chutes et du claquement sec de son poinçon, je lui tends mon abonnement et je l'arrête d'un geste lorsqu'il tente de le poinçonner. Ses grands yeux bruns vacillent jusqu'au miens. Ses lèvres dessinent une excuse et il me rend mon billet.
Je n'oserais pas jurer qu'il a fait exprès de me toucher les doigts.
Il est 17h49
La frontière, la ville charnière, sa voix résonne claire et joyeuse, il est caché je ne sais où et récite gentiment son texte, celui avec les wagons qui restent et ceux qui s'en vont, s'il vous plaît, faites attention. Il s'emmêle dans les chiffres, se reprend, sa voix se tend, je souffre de son micro-drame.
Une fois de plus son coup sifflet joyeux retentit au loin, Il aime siffler, je crois. Il repasse devant moi, trébuche sur mon sac, s'excuse et sourit.
Il est 17h58.
Votre billet s'il vous plaît.
On s'est déjà vu.
Il sourit.
Je ne me souviens pas. Vous descendez à Kenosha ?
Je sors mon billet, une nouvelle fois.
Oui.
Ah.
Je dois rêver la note teintée de regret qui accentue sa voix.
Il est 18h23
mercredi 21 octobre 2009
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6 Commentaires:
deviens copine avec lui, tu économiseras un abonnement au train ;)
Pourquoi regardez-vous toujours votre montre ?
18 H 23 à Kenosha ... tout un poème.
Gael : ben il n'est là que le mercredi soir, je prends le train 10 fois par semaine. (et arrête de mettre des gros mots dans mes commentaires , même si t'as pas casé la coche)
Monsieur Borhen : une carrière d'horloge parlante tuée dans l'œuf, ça m'a laissé des séquelles
Toni : ce n'est pourtant pas une rime riche...
Un billet doux.
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