Voilà, la messe était dite, je m'appelais Stéphane. Enfin, messe... Je suis pas catholique, c'était l'angoisse existentielle de certaines de mes camarades de classe accroc au catéchisme:
"Oh mais t'es pas baptisée, mais t'as pas de vrai nom alors. "
"..."
Par dépit elles baptisaient mes chaussures, mais c'est une autre histoire je crois.
Jusqu'à 11 ans on m'a foutu une paix royale. Les adultes disaient bien des trucs, mais qui écoute les adultes ? Et pour les enfants, j'étais la seule Stéphane de l'école primaire, c'est le pauvre Stéphane garçon arrivé en CM2 (dernière année de l'école primaire pour les canadiens, les suisses, les belges, et les autres) qui s'est pris les réflexions telles que :" Mais t'as un prénom de fille ! ".
Je lui présente toutes mes excuses.
Au collège c'était un peu (beaucoup vachement plus) dur, mais on se remet de tout, et après j'ai appris à tout simplement ne pas fréquenter les gens qui réagissaient mal. Un prénom difficile est un moyen assez sûr de choisir ses amis. Et puis se faire piquer ses lunettes sans arrêt, se faire appeler "Ca", l'homme-femme, le chose, et se prendre des coups d'équerres dans les cuisses ça forge un caractère.
Au lycée, ça allait, tout le monde s'en foutait et de toute façon on ne m'appelait déjà plus comme ça. Enfin, ça allait : à part un prof que j'aurais bien pendu par les pieds, les couilles à l'air à l'un des arbres de la cour centrale (on jonglait beaucoup dans la cour, à cette époque, avec des massues et des balles, ça aurait pu dériver en un jeu d'adresse amusant. ). Parce que merde, m'appeler Stéphanie toute l'année et "corriger" mon prénom sur les copies (- 1 point par faute d'orthographe, non mais connard !), c'est plus de la distraction, c'est du sadisme.
Après j'ai eu les tracasseries habituelles, rien de bien méchant : Un numéro de sécurité sociale masculin. En France (vous pouvez pas tous venir du même pays ? ) les numéros de sécurité sociale commencent par 1 pour les hommes et 2 pour les femmes, vous avez la moindre idée du temps que ça prend pour changer un numéro de sécurité sociale ? Vous allez me dire, rooh, mais c'est un détail. C'est vrai. Sauf qu'une fois j'ai failli buter une pharmacienne en allant chercher ma pilule. J'avais 19 ans, elle m'a rendu ma carte, repris mes plaquettes et m'a dit : " Mais vous êtes un homme !". Elle me regardait droit dans les yeux, et elle était morte de rire. J'ai répondu : " Vous voulez toucher mes seins ? C'est la carrosserie d'origine", ou un truc comme ça, et j'ai commencé à déboutonner ma chemise. Elle m'a rendu ma pilule. Grognasse.
J'ai trouvé un joli "sexe : M" sur ma dernière carte d'identité, j'ai pas encore eu le courage de la faire refaire. (NPPT : faire refaire ta carte d'identité.)
Et puis les bêtises habituelles, j'ai fait un florilège une fois, si vous voulez rigoler, vous privez pas.
Et dernière en date et je commence à peine à la digérer : L'officier d'état civil à mon mariage, qui m'a bien appelé Stéphane.
Mais on sait jamais en cas de doute, défiant les règles basique de la prononciation française, il disait Stéphaneuh.
Une fois, ahah.
Deux fois : ...
Trois fois : il a du pot, j'étais en train d'embrasser mon mari, sinon il se serait pris mon bouquet dans la tronche (ou j'aurais fait le lâcher de marcassins sur lui).
Avec le temps j'ai perdu l'usage de mon prénom. Pas que je l'aime pas, je le trouve joli, vraiment. Mais d'autres sont venu le remplacer, et puis, j'aime bien l'entendre c'est vrai, mais ça dépend dans la bouche de qui.
Je me souviens une fois, je regardais les cahiers de cours de mon meilleur ami, à la bibliothèque, j'ai vu mon prénom dans les marges. Ca m'a touché. Mes petits copains avaient parfois du mal à avouer mon prénom à leur potes, alors l'écrire quelque part...c'était un coup à s'attirer des emmerdes.

Mais j'aime aussi son côté ambigu finalement. Ca fait bien dix ans qu'on ne peut plus m'appeler monsieur, à moins d'avoir de sérieux problèmes de vue, mais j'ai fini par développer un certain plaisir à voir l'air un peu hagard, hésitant, presque scrutateur parfois, des gens à qui je suis présentée.
Les pupilles qui descendent sur mon torse, pour être sûr. Un regard un peu trop appuyé sur mes traits, dans le doute. Parfois, un pas en arrière, on ne sait jamais. Un simple prénom peut vraiment mettre les gens mal à l'aise. Je serais vache, j'en jouerais plus.
Et puis, j'ai passé mon enfance à grimper aux arbres, construire des cabanes, faire des tremplins, jouer à la guerre et me prendre des gadins. C'est pas très féminin tout ça.
Même maintenant, d'une manière ou d'une autre, je finis presque toujours par me retrouver dans un rôle de mec, que je dusse en prendre le corps ou l'esprit, on me retrouve toujours le cul entre deux chaises, et franchement, ça ne me dérange pas.
Loin de là.
Mais là encore, c'est une autre histoire.
Un prénom mixte, c'est bien ce qu'il me fallait.
Quoique, je me demande des fois si notre prénom nous ressemble où si on finit par lui ressembler.
Mais peu importe.
Celui là me va. Même si je ne m'en sers pas.









