Lorsque vous regardez vos parents, que voyez vous ? Qui voyez vous ?
Papa et maman. Pourquoi ?
Oui, bien sûr nous aussi. Mais quoi d’autre ?
Vous voyez la photo de leur mariage sur la cheminée, l’album photo plein de papa quand il était petit, de maman prenant un bain dans une bassine dans le jardin, de mamie et le petit chien qu’elle a offert à maman. Et Papa et l’oncle Marcel? Ah ! Ces deux là ! ils ont fait les quatre cent coups ensemble.
Quoi d’autre ? Les repas à rallonge avec évocation de souvenirs soporifiques, ou des repas de Noël avec tous les grands parents.
Voilà, vous regardez vos parents et c’est ce que vous voyez. En général.
Nous pas.
Nos albums de familles commencent avec nous. Les souvenirs de nos parents n’ont guère plus de dix huit ans. Nos parents sont nés avec nous, et ont toujours été ceux qu’ils sont. Et si vous tentez de les convaincre du contraire, vous risquez une ribambelle de regards sombres et un ordre sec d’aller voir dans notre chambre si vous êtes.
Mais commençons par le commencement.
Nous sommes Malko et Sasmira. Nous sommes nés presque en même temps. Le père de Malko est le frère de ma mère, ce qui fait de nous des cousins.
Mais ce n'est pas des vies sans interêt de deux étudiants dont nous voulons parler ici. Mais de celle de nos parents.
Une petite introduction de nos vénérables ancêtres s’impose :
Il y a ma mère, Leiko. Kiné depuis sa naissance, si on l’écoute.
Il y a Dad, mon père, que je ne nomme pas par son prénom car seule ma mère le fait. Mon père est professeur de physique depuis qu’il sait marcher. Peut être même avant. Mais quand on parle d’avant, il a ce regard qui vous tue, qui vous lacère et qui vous donne envie de se jeter dans ses bras pour se protéger de lui.
Il y a Taro, le frère de ma mère, donc le père de Malko. Taro est inspecteur de police à Londres depuis qu’il sait parler, si vous tentez de le démentir il se passera la main dans les cheveux une dizaine de fois avant de vous dire sèchement de vous mêler de vos affaires.
Il y a Viktoria, la mère de Malko qui est la seule à admettre qu’elle n’a pas toujours été prof de danse, mais refuse de dire ce qui s’est passé avant.
Et il y a Jude, notre oncle, l’autre frère de Leiko, ou plus ou moins, vous saisirez plus tard.
Oncle Jude vit seul au milieu de ses livres quand nous ne sommes pas là. Nous aimons oncle Jude, il rit, sourit et se moque de nos parents en faisant des allusions à la mauvaise vie d’avant. La vie d’avant nous.
Oncle Jude nous aime, nous aide, oncle Jude à l’œil bienveillant et la parole encourageante.
Tout a commencé chez lui il y a presque un an.
Je vous le rappelle, ma mère s’appelle Leiko, ça signifie arrogante.
Elle l’est.
Avec son frère, mon oncle, ils s’aiment comme chien et chat.
Et elle nous a donné la clé de tous les secrets en lançant un jour dans une conversation à propos du temps « d’avant les enfants », (une de ces agaçantes joutes verbales incompréhensibles pour qui n’était pas né.). Ces quelques mots « je te mets au défi de déterrer la preuve de ce que tu avance ».
Dad s’est tourné vers nous avec ce regard inquiet et furieux qui fait peur. J’ai sauté dans les bras de Malko qui m’a dit : « je crois que nous allons bientôt creuser »
Et nous avons creusé la question. Sous l’œil suspicieux d’uncle Taro nous avons passé deux jours entiers avec des cartes du Japon, de l’Angleterre, de Londres, de la France, de la Bretagne, de la Russie et de Tomsk, assis à la table de la cuisine. Prétextant essayer d’organiser un voyage dans les pays respectifs de nos parents, une sorte de voyage spirituel. Entre nous, je ne crois pas que l’excuse soit passée. Oncle Jude, chaque fois qu’il passait près de nous nous demandait si nous trouviions le trésor avec un clin d’œil, le n°5 ter, qui fait briller ses pupilles.
Nous avons trouvé. Le but du jeu étant de trouver un lieu commun à la rencontre de nos parents respectifs.
C' était Londres.
So obvious.
Pour nous bien sûr.
La tombe du père de Taro, à Croydon. Celui dont on ne mentionne le nom qu’ à voix basse, comme un blasphème inévitable.
Restait à vérifier.
L’expédition n’était pas aisée. De chasseur de trésor sur une table de cuisine dans la maison d’oncle Jude en Bretagne, nous avons du passer à pilleur de tombe dans un cimetière londonien.
Le plan était de demander à nos parents d’aller camper dans un endroit plutôt lointain, où il ne leur prendrait pas l’envie de venir vérifier. Mais ils ont dit non. Allez savoir pourquoi, nos parents sont plutôt intelligents. Camper au mois de mars, mais où avions nous la tête.
C’est là qu’oncle Jude est venu à notre secours. Et personne ne nous fera croire qu’il l’a fait en toute innocence.
Il nous a envoyé à Londres chercher une grand-tante qui n’aime pas voyager toute seule. Nous sommes donc allés chercher tante Annah.
Par une étrange coïncidence, la résidence de tante Annah ne se trouve pas très loin de chez la mère de Taro, pas très loin non plus du cimetière de grand père, et exactement en face d’une maison portant un nom par trop familier.
Nous n’avions jamais vu tante Annah avant. Une gentille old lady. En sirotant une tasse de thé, et mordant allègrement dans des crumpets dégoulinants de beurre fondu, elle nous a glissé d’un ton flegmatique qu’elle était ravie de venir en France. Puis elle a ajouté à voix basse, que la dernière fois qu’elle avait vu nos parents nous n’avions que trois ans, et eux qui étaient encore jeunes s’étaient faits arrêter, tous les 5 dans le cimetière en pleine nuit. »
Nous, nous ne nous sommes pas fait arrêter. Toutefois, piller les tombes de vos ancêtres n’est pas une expérience que nous pouvons vous recommander. Mais la boite que nous avons extirpé du tombeau a lavé toute les hontes.
Quelques cahiers jaunis, et un casse tête de traduction.
Les idéogrammes japonais n’étant pas mon fort, c'est Malko qui a traduit les notes de son père, je me suis chargée du charabia bilingue de ma mère.
La traduction du journal de l’oncle Jude est toujours un mystère, étant traducteur, il a trouvé très drôle de rédiger ses mémoires en grec ancien.
Le journal de Dad, lui a demandé plus de courage que de connaissances. Le plus ancien de tous, son anglais d’enfant nous a donné bien du mal.
Voilà, vous allez lire ce qu’il y avait avant nous.
La mauvaise vie d’avant, des bouts de souvenirs entremêlés pour former la destinée de 5 enfants. La mauvaise vie de nos parents. Celle qui a commencée il y a presque un demi-siècle dans un terrain vague londonien par le geste manichéen mais désespéré d’un homme voulant conserver sa fierté. La mauvaise vie d’avant, qui a trouvé sa rédemption 25 ans plus tard avec la naissance des deux pires engeances que la terre ait portée. Nous.
3 commentaires:
La Mauvaise Vie !
\o/
Bon, pour "les deux pires engeances que la terre ait portée", vos héros se vantent toujours un peu, non ?
Un égo un peu sur-dimensionné et une propension à fouiller dans les tombes... J'ai mes violons d'Ingres pour mes personnages.
J'ai pensé à vous en remettant ça en ligne, préparez vos marques-page cette fois :)
(au fait euh... Morti ? )
Je suis venu à l'heure, en suivant vos conseils… J'espère que je ne prendrai pas trop de retard. Remarquez, au cimetière, normalement personne n'est à la bourre.
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