D’après mon emploi du temps, soigneusement imprimé et recouvert de papier transparent par Mrs Littleton (qui soit dit en passant me fait de plus en plus penser à une vieille maîtresse d'école célibataire et aigrie), mon mercredi est plutôt calme. La réunion matinale, et quelques heures de formation dans l'après midi. L'emploi du temps précise "toxicologie".
Soit. Je me suis autorisée à ne pas mentionner que ma connaissance en drogues était déjà particulièrement étendue. De son côté, l'emploi du temps ne précisait pas que mon formateur en toxicologie s'appelait Sidney Sanders.
Lorsque je suis arrivée dans la petite salle, située dans le même couloir que le bureau de Malcolm je me suis retrouvé dans un bureau impeccable. Pas un tiroir ouvert, pas une feuille ne dépassant. Et tous les crayons dans le porte-crayon. J'ai visité pas mal de bureaux depuis une semaine, celui du conseiller juridique du service, celui de l'entraîneur, celui du professeur d'art martiaux, celui de Malcolm et j'en passe. Et tous contenaient une quantité relative de désordre et quelques objets qui n'avaient rien à faire là.
Ici, non.
Des murs clairs ornés simplement de quelques graphiques et tableaux représentant des valeurs ou des éléments. Des meubles simples de bois clair et deux fauteuils à dossier de skaï cramoisi, un de chaque coté du bureau. Je me suis assise. Mon formateur n'étant pas encore là j'ai eu beaucoup de mal à résister à la tentation d'ouvrir un ou deux tiroirs. Je me suis laissée tenter par l'armoire. Je l'avais à peine entrouverte que la voix glaciale de Sidney disait derrière moi.
"Puisque vous vous trouvez devant l'armoire, je vous saurais gré d'en sortir la petite valise métallique posée à votre gauche"
En français of course, avec ce très léger accent qui me fait frissonner. J'ai pris la valise en essayant de ne pas rougir.
Il a commencé son cours, j'en ai appris beaucoup plus que je ne le pensais sur des drogues que je croyais connaître. Mais ce n'est pas parce que l'on consomme que l'on sait. Cela dit, j'aurais pu en apprendre plus. Si mon regard ne s'était pas sans arrêt posé sur cette marque sanguinolente à son poignet. S'il m'avait ne serait-ce qu'une seule fois regardé dans les yeux. S'il était passé du français à l'anglais, éliminant ce "vous" distant et cet irritant "Mlle Loisel" de son vocabulaire pour un "you" neutre et rassurant.
Au moment de partir, alors que je posais ma main sur le bureau pour me relever, il a posé la sienne dessus, sans pour autant me regarder.
"Que cherchiez-vous ?"
Et une pensée, fulgurante m'est venue :"tant que je ne répondrais pas, il gardera sa main sur la mienne"
Mais il l'a retirée presque immédiatement. Comme s'il pouvait lire mes pensées. J'aurais peut être pu lui dire la vérité, je ne pense pas qu'il l'aurait répétée à Malcolm, mais je n'ai pas pu.
"Votre stock de sucreries, celui que vous gardez pour vos crises de boulimie, j'avais un petit creux"
"Sortez"
Je suis sortie.
Je suis odieuse.
Je me hais.
Dans un tout autre registre, il y une heure, en revenant de la piscine, j'ai trouvé devant ma porte un bouquet de roses jaunes. Sans message, sans rien. 95 % de la population de ce centre militaire est mâle, et je sais que je ne suis pas du genre à passer inaperçue. Cela me laisse l'embarras du choix.
Inspecteur Loisel, votre première enquête.
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