Une tragédie.
Je n’arrivais pas à dormir. Comme à mon habitude, je suis allé nager. J’ai vu ce corps dans la piscine. J’ai plongé, j’ai collé mes lèvres contre les siennes, soufflé, frappé son torse, soufflé encore, frappé encore jusqu'à ce qu’il se torde et crache toute cette eau, et qu’il tousse tant que ses côtes apparentes semblent se briser sous la pression.
J’ai sauvé mon pire ennemi, celui dont j’ai souhaité mort mille fois. Quand j’ai sorti son corps inanimé de l’eau, quand je l’ai reconnu, j’ai eu mal.
La haine est comme l’amour, on ne peut pas s’en passer. Une haine qui remonte au jardin d’enfant est aussi forte qu’un amour d’enfance. C’est une passion qui vous dévore.
Sidney, mon âme damnée, tu dis que c’est un accident. Tu dis que tu as glissé. Mais je sais que tu sais nager. Tes yeux étaient hagards, puis tes sens te sont revenus, dans ton œil gauche ta haine, tu ne voulais pas revivre. Dans ton œil droit ta question : pourquoi t’ais-je sorti de là ?
« Tu es mon pire ennemi, je te hais, la pire chose qui pouvait t’arriver était d’être sauvé, et si tu dois mourir, ce sera de ma main. » Ca, c’est ce que je t’ai dit en soulevant ta carcasse famélique du carrelage mouillé. La vérité, celle que je garde pour moi, je n’arrive pas même à la formuler tant elle me semble incroyable.
Les 100 mètres qui séparent la piscine de l’infirmerie m’ont semblé interminables. Non pas que tu sois lourd, loin de là. Depuis quand n’as-tu plus mangé ? Mais te sentir, indolent et résigné dans mes bras m’a semblé incongru, anormal. Jamais je ne t’avais touché sans violence avant. A chaque pas, un choc me revenait, mes poings dans ton estomac, tes pieds heurtant mes tibias. Jamais une poignée de main. Sur ces cent mètres Sidney, j’ai revu ta vie en accéléré, et soudain j’ai remarqué ce qui n’allait pas dans le scénario. La seule et unique fois où je t’ai vu toucher quelqu’un avec un geste dénué de violence, c’était il y une semaine, quand tu es monté en tenant la main de Leiko, doux et protecteur.
L’infirmerie était vide, tu tremblais, je t’ai posé sur un brancard, j’ai voulu téléphoner au médecin du centre, mais tu ne m’en as même pas laissé le temps. Ta main a enserré mon poignet avec la force du désespoir.
« Ne laisse personne me toucher »
J’ai cru mal comprendre, et la lumière fût. J’ai mis trente ans à comprendre ton problème ma chère âme damnée. Et pour la première fois je t’avais en mon pouvoir, tremblant, j’aurai pu appeler le médecin et il t’aurait déshabillé, ausculté, et ça aurait été pire que la mort pour toi. Mais non. Cessez-le-feu momentané.
Un instant j’ai pensé que Leiko pourrait être un compromis envisageable, puisque pour d’inexplicable raisons tu sembles l’apprécier, mais je ne veux pas lui faire de mal, et ton corps squelettique porte des marques par trop explicites. Tu ne l’as pas demandée non plus. Sur tes ordres j’ai pillé la pharmacie, contre tes supplications je t’ai séché.
Tu es dans mon lit, dans un de mes pyjamas, je n’ai pas voulu te laisser seul, tu es gavé de tranquillisants et tu dors. Je vérifie ton pouls toute les dix minutes. Dès que je frôle ta peau tu frémis. J’ai envie de te caresser comme je le ferai pour une femme. J’ai dégagé ton visage de tes cheveux humides tu as entrouvert les yeux et tu m’as souri.
Je vais clore cette lettre et quitter cette pièce. Demain tu partiras, je t’ignorerai, et nous ferons comme si rien ne s’était passé.
Tu t’es tué ce soir Sidney, même si tu t’es raté. Tu as tué celui que je voyais en toi. Et tu m’as tué aussi. Tu as tué ma haine.
Là est la tragédie.
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