Soyons bassement matérialiste.
Nous avons gagné un nouvel outil contre le crime, un appât de choix, orné des plus beaux appas. Si le Boss ne tombe pas d’ici trois mois, je ne vois pas ce qui peut le faire chuter.
« L’arme » sera au point dans trois mois.
Je ne peux pas être bassement matérialiste.
Je la sais dans la chambre de l’autre côté de la cloison.
Ce monstre hybride enfermant mes haines et mon amour le plus profond. Lorsqu’elle est entrée dans la chambre serrant la main de Sidney elle ressemblait à un enfant perdu.
Perdue…
Étranges tours de passe-passe de l’esprit, qui vous font oublier les événements les plus marquants de votre vie. J’ai beau relire mes notes des 20 dernières années je ne vois pas traces de cet évènement. Soigneusement enterré au fond de ma mémoire. Prêt à me bondir dessus au moindre stimuli.
Quel stimuli.
Lorsque je l’ai vu mon esprit a fait un bond de 23 ans, et je me suis retrouvé à 12 ans assis sur les marches, caché derrière l’épaisse rampe de bois, et attendant comme toute la maisonnée l’heureux évènement. La sage femme dans le salon s’exclamant « c’est une fille ! » Et mon père, le cri de rage de mon père, déchirant, atterrant.
Puis, toujours caché, avec une irrépressible envie d’être soudain enfui très profond sous terre, je le vois passer et j’entends ma mère supplier de ne pas la tuer, de la laisser vivre, et mon père claque la porte, ôtant de ma vue un paquet de linge d’où sort un petit bras rougi du sang de ma mère. Et je reste immobile, ma mère sanglote.
Plus tard, mon père me dira que le bébé est mort né, que c’était un garçon. Je ne dirai rien. Un cauchemar peut être. Ce ne devait être qu’un cauchemar.
Leiko n’a fait qu’une erreur en naissant, ouvrir les yeux, fendus à la perfection comme deux yeux de chats, mais jaunes.
Avait elle le même regard perdu lorsque mon père l’a déposé je ne sais où ? Avait elle cet air égaré que je lui ai vu lorsqu’elle est entrée dans la chambre ? Ou s’est elle reprise pour se braquer sauvagement, comme elle l’a fait une seconde après?
Ma sœur. L’enfant morte au fond de mon cœur pendant toutes ces années, le bébé que je m’apprêtais à chérir, à qui je voulais apprendre tant de choses. La voilà. Avec son lot de contradictions. Elle est la fille de l’homme que je maudis. Elle me hait, je l’ai lu dans ses yeux, son sang ne lui a pas dit qui j’étais, elle n’a vu que mon arme, n’a entendu que mes cris. Elle n’a pas compris que ce n’est pas à elle que j’en voulais. Quel idiot j’ai fait.
Andrew n’a pas fait le lien, Malcolm non plus, seul Sidney sait. Il sait que je sais. Il se venge de son sourire narquois. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé en bas, avant qu’il ne l’amène. Mais je n’aime pas la manière dont il la regarde. Je n’aime pas la manière dont elle le regarde non plus. Je n’aime pas qu’ils se regardent. Peut être simplement parce qu’elle ne me regarde pas.
Le pire est à venir. Il y a eu ces longues heures qu’elle a passé en tête à tête avec Malcolm. Il en est ressorti furieux épuisé, mais victorieux. Mais elle n’avait pas l’air d’être perdue. Ni perdante. Juste insatisfaite.
Et la voilà dans le bâtiment B , dans l’appartement près du mien, mangeant à la même cantine, prête à être entraînée pour devenir l’arme suprême qui sonnera le glas de la domination de son père sur les trafics en tout genre qui pourrissent Londres.
Et lorsque je la vois, je voudrais la serrer contre moi. Pour l’étouffer, ou l’embrasser. Ou les deux.
Dois-je lui dire ?
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