jeudi 4 mars 2010

TARO / 30 juin 1986

Trop de choses agaçantes ici.

Le décor trop kitsch de la chambre où nous nous sommes terrés.
Sidney, livide et taciturne ; tournant en rond comme un loup en cage.
Malcom qui ronfle sur l’unique lit avec des grognements de grizly en rut.
Et cette affreuse odeur de pizza froide.
Pour couronner le tout, Leiko.
Elle n’a pas perdu une seconde pour nous repérer. Nous sommes arrivés cette nuit, ce matin à 10 heures, elle est sortie pour promener un énorme chien noir. Elle n’avait pas fait trois pas dans la rue que j’étais déjà subjugué, elle n’avait pas fait 5 pas dans la rue que ses yeux de chat étaient fixés sur moi. Ou plutôt sur le volet que nous avons entrouvert. Ses sourcils se sont froncés et une moue agacée s’est greffée sur ses lèvres. Oh quelles lèvres… quelles lèvres. Elle ne ressemble pas au Boss, enfin, pas à cette distance. Elle a l’air totalement japonaise, sûrement pas irlandaise. Elle ressemble à quelqu’un que je connais. Mais je n’arrive pas à trouver qui. Cette moue m’est si familière.

Il est 5 heures, rien de spécial ne s’est passé de la journée. Ce type blond qui vit avec elle est sorti de la maison vers trois heures, suivi de près par Leiko qui, cachée derrière les buissons de leur jardin, l’a suivi du regard. Il a traversé la rue et est venu inspecter les gravillons de l’allée où il n’a pas manqué de repérer les pas de Malcolm. Je me demanderais toujours comment il est parvenu à un si haut grade, avec si peu de discrétion et un tel embonpoint.
Le type est resté un bon moment à regarder les gravillons, je pouvais voir son large dos, et ses cheveux blonds boucler sur sa nuque.

En revenant, il a vu Leiko, et lui a couru après, avant qu’ils ne rentrent dans la maison, je l’ai vu la serrer contre lui et l’embrasser dans le cou, et elle se débattait en riant, ils sont rentrés enlacés. Je ne sais pas pourquoi je me suis soudain senti si jaloux. Comme si ça aurait du être moi qui la serrait contre moi. Cela dit, sur le rebord de la fenêtre, les mains de Sidney se sont crispées plus que les miennes, il a vu mon regard insister sur ses jointures blanchies par la tension, et en un instant il s’est volatilisé. Le temps que je me tourne vers la porte, le bruit de ses pas résonnait en bas des marches.

Sidney. Mon âme damnée. Il n’a pas desserré les dents depuis deux jours. Et je hais la façon qu’il a de me regarder. J’ai toujours détesté son regard, mais aujourd’hui je voudrais lui crever les yeux.

Andrew dort dans un fauteuil, il sourit. Sidney est toujours dans la cuisine, pour y faire quoi je n’en sais rien, il est plus maigre que jamais. Malcolm ronfle toujours. Et en face, Leiko est dans sa chambre couchée sur son lit, et elle me fixe. Et je me souviens d’où viennent ces lèvres et cette moue agacée.

Sidney vient de remonter, il me regarde encore, cela m’irrite…Agace, irrite…
Si je me regardais, je verrais aussi ce qu’il voit. Ce qu’il savait déjà, j’en mettrais ma main à couper. Si je me regardais je verrais la même moue.

Je ne peux pas y penser.
Cela m’agace.