Je te voyais le jeudi.
Le soir, tu m'attendais à la sortie du lycée, j'avais anglais jusque 6 heures. Pas toi. Et on y allait.
On mangeait un truc, des fois pas, on boirait une bière après,de toute façon, et on était encore à l'âge où la bière, ça nourrit. Et j'aimais particulièrement le moment où on remontait les escaliers entre la place ducale et le théâtre, avec le bruit des lions qui crachaient leur eau sale, des fois on regardait si les gens mettaient encore des pièces dedans, comme quand on était petites. Mais non.
Et puis on arrivait.
J'aimais bien cette impression de presque interdit, de transgression, j'avais pas vraiment le droit d'être là, mais j'étais avec toi, alors ton prof disait ouais, pourquoi pas.
Tu respirais en secouant les bras, puis tu t'étirais. Je m'asseyais sur une marche du grand escalier, ton texte froissé que je connaissais par cœur entre les doigts et toi, entre deux paliers, accrochée à la rampe, tu faisais ton italienne. Et puis tu me regardais, c'est bon ? Je haussais les épaules, et tu respirais encore en faisant des moues, en levant les yeux aux ciel, en perdant ton regard dans un monde où je ne te suivais pas.
Ensuite, tu montais sur la scène, vacillante, tout au bord, avec ton petit couplet sur les hommes, l'amour et les baiser furtifs sur les quais.
Je ne sais plus le nom de la pièce, tu attendais au bord du quai prête à tomber sur les voies, dans mes bras en fait, j'étais assise au premier rang.
Je me souviens de ce que tu disais, un truc sur l'amour et les regards, un café, quelque chose sur les cendres froides. C'était pas du Feydeau, pas du Steinbeck, et je m'en fous de savoir. Ca n'avait d'intérêt que parce que ça sortait de toi.
Du haut de la scène.
Je me souviens plus des autres, à part celui qui chantait, "I just can't get enough".
Moi non plus je ne pouvais plus jamais en avoir assez de ces nuits. Celles quand on rentrait après la bière avec les autres, sauf qu'en fait, je prenais plutôt un diabolo menthe. On entrait sans bruit pour pas réveiller ta fratrie et tes parents et dans ta chambre ça sentait le lapin et ton parfum. On se mettait en pyjama et tu t'endormais au milieu d'une phrase. Tu avais les pieds froids.
Le matin on était toujours en retard. Je m'en foutais j'avais math. Je n'aime que les statistiques. Toi tu étais en retard tous les jours de toute façon. Tu sortais du lit, tu disais "pipi", mais avant tu fouillais dans les tas de choses entre les cages, les vêtements et les n'importe quoi qui constituaient ta chambre, et tu mettais le CD de Divine Comedy.
J'aimais pas, mais c'était toi.
Je restais dans le lit à bailler et tu t'installais devant ta coiffeuse encombrée, tu te tartinais ta peau pâle de poudre et de trucs en disant "Cette peau, cette peau..." avec ta voix toute piquante et je te trouvais belle à pleurer. Je sais pas si un jour j'ai pas versé une larme sur Generation Sex, pendant qu'en faisant la moue tu lissais tes cheveux corbeau.
Et quand on est parties en retard après un de ces déjeuners bizarres, où on regardait The Doors avec Val Kilmer, en buvant du lait froid, on est parties vite, je suis allée chercher mon sac et le CD tournait encore, ça devait être Commuter love, je sais plus, j'aime pas Divine Comedy, ça me rappelle juste toi. Et ces moments là.
Je crois que cette fois c'était la dernière.
Ensuite, sur scène, tu as attendu ton train pour la dernière fois.
"L'amour c'est comme une clope, un mégot, un café froid... "
Je suis plus sûre, tu disais vraiment ça ?
Et hier j'ai traduit le titre de cette chanson. "Commuter Love".
Ça m'a fait rire. Un peu.
Divine Comédie...
8 commentaires:
Divin. Comme elle dit.
Verser une larme sur Generation Sex, cela doit ressembler à l'amour...
Anonyme : Merci (mais j'aime pas les anonymeuuuh, un petit nom ? une petite lettre ? n'importe quoi ? )
Blue Jam : Pas loin...
Joli. Et touchant aussi
Touché, troublé, et dire qu'il y en a beaucoup de cette eau, chez vous!
nieuh : merci (t'as reconnu?)
le coucou : voyons très cher, pas de lippe tremblotante et de larmes aux coins des cils chez moi. Soyez fort.
Eh! mais je ne parlais pas des contenus, mais de votre manière très personnelle de les exprimer.
Ui ui, c'est ton amie qui porte son chat mort au cou et qui ressemble à Björk aussi
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