La première Fin du Monde. La Vraie, la Grande, je sais pas quand elle a commencé tellement c'était terrible. Je crois que je finissais mon collège, alors j'avais presque 15 ans.
Elle a commencé quand ma mère est sortie de la cuisine et m'a dit : "Ca y est, j'ai quitté ton père."
Elle a dit ça comme un truc bien.
Et c'était presque vrai.
J'étais soulagée presque.
Elle arrêterait de se plaindre le matin en m'emmenant à l'école.
Sauf qu'on allait aller vivre avec l'autre et ses gosses. L'autre, c'était la Bête Poilue. mais j'ai même pas envie de lui mettre de majuscule en fait. Et la bête poilue elle avait deux rejetons, le blaireau qu'avait deux ans de moins que moi, et la hyène encore plus petite mais déjà sacrément méchante.
Alors on s'est tous casés dans une grande maison et ça allait c'était pas trop la Fin du Monde. J'étais heureuse ailleurs, au lycée, et à part l'odeur constante de sperme qu'exhalait l'antre du blaireau près de la mienne, et la hyène qui chiait dans son lit quand elle venait toutes les deux semaines ça allait. Ouais. Ça allait.
Pis on a bougé, parce que la bête poilue voulait, loin de ma terre, loin de ma vie. Enfin pas trop mais assez pour qu'on dépérisse. Et la bête poilue avec ses mioches affreux et ses poils partout même sur le nez, il a rendu ma mère folle. Moi j'étais plus là. Ils m'avaient filé un réduit, 9 mètres carré sous l'escalier. J'aurais pu rigoler et dire que j'étais Harry Potter, mais je connaissais pas encore, mon lit en prenait la moitié, mon bureau prenait le reste. J'avais écrit sur les murs sales au marqueur rouge : "Jamais 18 ans" "Jamais 18 ans" parce que si la vie c'était ça alors Chucker avait eu bien raison de ne pas passer cette âge là d'une seconde.
Je partais le matin à 6 heures à 30 kilomètres de là, à la fac et je revenais par le dernier train à 21h22 tous les soirs, en attendant je zonais avec Juls et Gladys sa chienne. Ils avaient toujours la dalle alors on partageait mes sandwichs. Sauf qu'un jour Juls s'est fait voler Gladys. Et donc je zonais juste avec Juls, c'était moins drôle mais c'était toujours mieux que là-bas.
Et le vendredi je prenais mon sac et je montais dans le train pour aller chez Guillaume. C'était bien chez Guillaume, on lisait, on baisait, on fumait, on jouait à Tony Hawk pro skater III sur sa Playstation en écoutant du ska, on gambadait dans les bois en refaisant le monde et des fois, on achetait des gâteaux et du Sprite et on partait a Maastricht pour le week-end. On dormait dans la voiture le soir et on revenait au matin, la tête en vrac, la bouche pâteuse, les poches vides et la marque du levier de vitesse sur les cuisses. Avant 11h00 pour pouvoir s'arrêter au McDo de Sedan et demander en rigolant "un macmatin" "Un quoi ? " "Un macmatin" "Je ne comprend pas." "un Mac Morning alors"... C'était drôle.
Et je revenais le lundi matin, j'traînais mon sac toute la journée dans l'amphi. Tant pis.
Et quand je rentrais ça hurlait, ça pleurait, ça criait, ça récriminait. Depuis, j'en peux plus, quand quelqu'un crie, je m'en vais, ou je frappe. Pour tuer. Alors il vaut mieux que je m'en aille.
La bête poilue, c'est le seul adulte que j'ai jamais frappé, sur qui j'ai jamais crié, parce qu'il nous tuait, ma mère, mes sœurs, et même moi, même si quand j'étais là bas, j'avais simplement décidé que pour rester en vie, il valait mieux me dire que je n'existais pas. J'y réussissais assez bien en fait.
Et un jour, je lui ai explosé ma porte dans la tête. Il me restait plus que le Réduit pour vivre, il était hors de question qu'il y foute un pied, surtout pour essayer de me frapper. Aucun adulte ne m'avait jamais frappé, la bête poilue allait pas commencer.
Ce jour-là ma mère a dit :"On va visiter des maisons". On en a visité deux, on s'est arrêté sur une grande baraque. Délabrée. Mais c'était pour nous. Et 8 jours après, on revivait.
Y'avait quatre coussins dans le salon, la table de la salle à manger c'était une table de jardin en plastique, on avait juste nos chambres et nos livres et le frigo était un peu vide.
Mais on respirait sans crier.
Après au moins 4 ans en apnée.
C'est long une Fin du Monde des fois.
4 commentaires:
Le 12h35 me fait penser à quelqu'un. C'est donc normal de ne pas vouloir aller à la pharmacie au pied de l'immeuble du bureau et de me demander de faire 10 km, ah ces hommes ! Bon, soignez-vous et restez sous la couette.
C'est "marrant" que tu mettes ce texte sur ton blog maintenant, hier je suis retombée sur un dessin que j'avais fait avec les cons que je hais. Pendus, égorgés ou démembrés... Chacun sa manière d'évacuer.
Avec le recul maintenant c'est comme si j'avais un détecteur à con et une alarme qui m'empêchent de les laisser pénétrer dans mon espace vital.
Je me suis trompée de billet : (
Catherine : Pas grave, ca arrive. Quant à Tonton, mais donnez lui un ebaffe sur le museau bon sang. Ce flemmard !
Ornieuh : Ouiaaais, on est synchro (c'est un vieux texte en fait, que j'avais publié ailleurs)
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