jeudi 15 avril 2010

Les trois dernières pages du livre.

La fille en face de moi à 14 ans, 15 au plus. Elle a, dans un visage poupin, deux lèvres serrées et des yeux comme deux fentes qui fixent un point plus loin derrière moi. Elle a une tête d'enfant, des hanches de gamine, des seins de femme et une façon de se tenir qui prouve sans ambiguïté qu'il n'y a plus grand chose à lui apprendre. Rien de provoquant. Elle est juste assise là, avec son corps tel qu'il est. Je peux jurer qu'un type l'a déjà regardée nue, posé ses mains sur son ventre, ou son cou encore humide de ses baisers et lui a dit qu'elle était belle. Je ne sais pas si elle est belle. Elle s'en fout. Elle sait que quelqu'un la trouve bien comme ça. Et ça lui va. Ça se voit ces choses là.

Elle regarde loin. On dirait une louve qui guette. Une chienne à l 'affut, quelque chose comme une femelle prête à mordre.
Elle regarde les adultes derrière, elle pense sûrement les vieilles, ou les adultes, car c'est une adolescente. Moi je pense les vieilles scumbags, mesdames permanentes ratées et seins en gants de toilette.
Elle caquètent. elle braillent, elle couvrent de leur rire gras une ignorance qu'elles espèrent de bon aloi. Elles sont là, oh oui elles le sont, elles l'affirment de toute la force de leur gorge. Et le wagon entier écoute leur avis sur la question.
Et elle, l'ado en face de moi, je crois qu'elle voudrait bien lire. Sans avoir en fond sonore la vie très particulière du neveu de madame (il prend de la drogue. Du haschich... Du HASCHICH MA BONNE DAME !!)

Je ne vois pas le titre de son livre de poche aux coins cornés. Mais elle fixe les vieilles puis replonge sur les dernières pages, poignantes peut être, de celles que l'on aime vivre sans interruption, sans rien de l'autre monde, le vrai, le chiant. Ses yeux s'écarquillent sur les lettres, son nez plonge contre la feuille comme si elle voulait y entrer. Puis elle remonte immobile, le regard en sulfateuse, encore. Je crois qu'elle voudrait les tuer. Moi aussi, nos regards se croisent, j'ai 14 ans à nouveau. Mais moi, maintenant, je sais mieux qu'elle, elles ne disparaitront pas. Jamais.
Je monte le son de mon baladeur.
Ostensiblement.

Elle me contemple un instant.
Sourire de connivence.
Puis, irréductible lectrice, elle replonge dans son volume, se boucher les oreilles de ses mots de papier.

"Et puis de nos jours avec internet, les jeunes..."

4 commentaires:

Catherine a dit…

Je suis vieille mais je ne caquète pas, je hais ces braillards aussi et je mets mes bouchons d'oreilles.

Metextoff a dit…

Elle aura leur âge la gamine , et finira par caqueter aussi fort . Ce n'est qu'un poussin pour l'instant.

Nefisa a dit…

Catherine : Je m'en doute bien. Je vous imagine tellement mal en cancaneuse superficielle. :)

Metextoff : Pourquoi ? Vieillir ne signifie pas forcément devenir con et braillard.

Le coucou a dit…

Excellent ce portrait! Et vachard, parce que si je m'associe à votre exaspération, n'ayant pas de permanente quoique les cheveux longs, je dois rester avec les vieux, quoique encore sans gants de toilette pour le moment. C'est très injuste.