Comment résumer ces trois jours ? Comment remettre de l’ordre ce marasme ? Comment expliquer l’inexplicable ? Trop de pièces manquantes, trop de mystères encore dans ce puzzle. Tenter de deviner une image en ne regardant que les bords.
J’ai longtemps hésité à écrire. Pourquoi écrire ce que je suis sûre de ne jamais oublier ? Peut être pour m’assurer que je n’ai pas rêvé. Dans dix ans, si je n‘ai pas succombé jusque là, j’aurais des doutes sur ces derniers jours. Sur cette nuit là.
Quand je serai plus grande j’écouterai Jude quand il me recommandera de ne pas sortir le soir. Les grands frères ont parfois raison.
Je ne me souviens plus de ce que j’ai ressenti lorsque je suis entrée chez les Guillemet. La dernière sensation dont je sois encore sûre c’est cette onde glacée qui a parcouru mon échine quand j’ai vu la lumière allumée dans les toilettes. Comment ais-je trouvé le courage d’y marcher et d’ouvrir complètement la porte ? Cela restera un mystère à jamais.
Avant d’entrer, j’avais imaginé tous les scénarios possibles, allongée sur mon lit, en fixant ce maudit volet. Je n’aime pas les choses cachées, ça me frustre et m’agace. J’avais bien sûr envisagé le pire, le retour des hommes aux serpents. Ma malédiction. J’avais envisagé le moins pire, une bande de squatteurs, et tout aurait été réglé en un rien de temps. Mais je n’avais pas pensé à ça. Jamais.
Il y a des visions auxquelles on ne s’attend pas.
Ouvrir la porte des toilettes des voisins, qui sont en vacances, et y trouver, agenouillé devant l’email scintillant de la cuvette, un homme habillé très classe, tout de noir, avec la main droite serrée sur un colt et la main gauche enfoncée jusqu’au poignet dans sa gorge, par exemple.
J’ai fait ce petit bruit, un rire idiot. La seule chose m’ayant choqué étant l’absurdité de la situation. Ce parfum de javel et de désodorisant fleurs des champs et la photo de calendrier des postes sur le mur avec le petit chat dormant sur le petit chien. Et ce type accroché à son revolver, comme à une bouée de sauvetage qui l’empêcherait de se noyer dans les toilettes. Ca ne collait pas.
Le type s’est retourné, il était presque aussi livide que le carrelage immaculé. Il m’a regardé assez froidement, comme si la seule chose qui lui semblait hors de propos était que je l’ai surpris en plein rituel boulimique.
Il a rangé son colt et s’est lavé les mains, tranquillement, avec le savon à la lavande des Guillemet, et il s’est essuyé soigneusement avec le petit torchon blanc à motifs marins. J’ai dû me mordre les lèvres pour ne pas rire. Je pense que ne plus être capable de ressentir la peur n’est pas un avantage. A ce moment là, il aurait pu me tuer dix fois, je n’aurais eu aucun réflexe de survie, je l’aurais juste laissé faire en gloussant. Mon sens du ridicule surpasse mon aptitude à la survie. Mais il ne m’a pas tué ; il m’a dévisagé calmement pendant une bonne minute. Je suis restée parfaitement immobile, quand la raison me disait de prendre mes jambes à mon cou. Mais quand on veut des réponses…
Pendant cette minute de silence j’ai fixé ses yeux, les seules choses qui aient eu l’air vivant en lui.
Quand son inspection lui a paru suffisante, il m’a demandé « Vous n’avez pas trop peur ? » avec un accent anglais à peine marqué. J’ai juste fait non de la tête, de peur d’éclater de rire et de ne plus pouvoir m’arrêter.
« Vous ne devriez pas être là » Ca, c’était vraiment trop fort. « Et vous ? Que faites vous là ? » Et je me suis mordue les lèvres jusqu’au sang pour ne pas mourir de rire.
« Vous ne devriez pas rire, non plus », m’a répondu sèchement Mister Mystère. « Je vous en prie, ne me dites pas que vous n’appréciez pas le comique de la situation » A été ma seule réponse. Et soudain je me suis évanouie. Misérable moi. A demi consciente, j’ai sentie qu’on me soulevait de terre et il y avait cette odeur de lavande tout autour. Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais sur le canapé du salon et Monsieur Mystère assis sur un fauteuil me dévisageait encore. Je me suis redressée les oreilles bourdonnantes, toute honteuse de ma faiblesse et de ma couardise.
« Vous n’en avez pas assez de me regarder ? »
« Rarement »
« Ca veut dire quoi ? »
« Rien de bien passionnant. Comment vous sentez vous ? »
« Bien merci »
(Je ne sais pas pourquoi je me souviens des détails d’une conversation aussi insignifiante. Peut être parce que c’était le dernier moment et le dernier endroit pour avoir une conversation insignifiante. Sûrement. )
« Dans ce cas là, nous devrions monter, vous n’êtes pas venue ici pour rien. »
« Que va-t-il m‘arriver en haut ? »
« Rien de préjudiciable pour votre santé physique. »
« C’est toujours bon à savoir, et à propos de ma santé mentale ? »
« Je ne garantirais rien. »
« Au point où j’en suis »
« J’allais le dire »
« Vous pouvez parler »
Son regard m’a fait taire. Il s’est levé et m’a tendu la main, je l’ai prise, c’était tiède, ça m’a surpris, il avait l’air si froid. Nous avons monté les escaliers, et il me serrait la main comme s’il avait peur que je ne me sauve.
Dans la chambre où nous sommes entrés, en plus de la tapisserie à vomir qui caractérise chacune des pièces de chez les Guillemet, il y avait trois autres hommes. Un gros plein de soupe endormi sur le lit, je l’entendais ronfler avant même que mon taciturne accompagnateur n’ouvre la porte. Il y avait un type assis sur le sol plongé dans un roman, il a levé la tête surpris. Très surpris.
Et il y avait cet asiatique accoudé à la fenêtre, il s’est retourné lentement, nous a regardé et a sorti son revolver, lui aussi. Je me suis dit qu’il ne fallait jamais faire confiance aux inconnus, mais le type a craché en anglais
« Sanders, si tu ne la lâche pas je te descends »
Il y a des gens que l’on peut cataloguer immédiatement, celui là, je l’ai classé psychopathe à la gâchette facile dès la première seconde. J’ai lâché la main du dénommé Sanders.
Après tout est un peu confus. Le gros plein de soupe a émergé de son sommeil bruyant, crié quelque chose aux deux hommes. Et m’a emmené dans une pièce à part. La chambre du bébé. Appuyé contre le berceau, Il a essayé de me parler dans un français misérable, souvenir de ses années collèges, jusqu’à ce que je lui explique en essayant de rester polie que ma langue maternelle est l’anglais.
Il m’a dit qui était mon père.
Tout compte fait j’aurai préféré ne jamais le savoir. Maintenant, je voudrai enlever la moitié de lui qui est en moi, mais j’aurais beau me gratter la peau, ça ne partira pas.
Et me voila, le jour de mes 23 ans, dans un studio propret de la banlieue londonienne, aux murs blancs et au meuble neutres. Me voilà dans une atmosphère vierge, occupée à recoller avec application les petits bouts de mon passé que l’on a bien voulu me rendre. Ma vie est comme un jeu de piste dont on aurait déchiré la carte
Et sur les morceaux restants on peut lire ;
Indice un : vous avez l’air japonaise.
Conclusion : un ou deux de vos parents sont japonais.
Indice deux : vous avez un prénom japonais
Conclusion : un ou deux de vos parents a pris la peine de gribouiller votre nom quelque part avant de vous abandonner, vagissante, dans quelque terrain vague.
Indice trois : Votre père est en fait un boss de la mob irlandaise.
Conclusion : Votre mère est japonaise.
Indice quatre : votre vie est marquée d’incidents tragiques incluant des hommes tatoués d’un serpent
Conclusion : le fait que votre père soit un mafioso ne doit pas y être étranger.
Au terme d’un jeu de piste, un trésor vous attend, récompense de vos errements, de vos fatigues et de vos pics de désespoir.
Mon trésor à moi n’est pas de savoir qui je suis mais qui Il est. Maintenant que je sais qui est mon père, trouver ma mère ne sera plus difficile. Mais eux m’ont abandonnée. Je ne les aime pas. Je ne les veux pas, de la même manière qu’ils n’ont pas voulu de moi.
Mon trésor serait de combler ce vide entre ma naissance et mes trois ans. Trouver celui qui m’a considéré assez précieuse pour me garder.
Mais où sont les indices qui pourraient pallier ma mémoire défaillante ?
Cela dit avant de repenser au passé, j’ai beaucoup à faire avec le présent.
Comme par exemple sortir de ma valise autre chose que mon carnet rouge.