mardi 30 mars 2010

Equilibrium

Et si on arrive au bout sans tomber ?  On trouvera quoi ?



© Perahim
Atelier du sculpteur Michel Bajot.
Charleville-Mézières
21 Décembre 2008

dimanche 28 mars 2010

Bonjour Oscar

Pour Dedalus

Il est 5 heures, Paris s'éveille mais je n'y suis pas, où j'y suis peut -être mais je ne le sais pas. Le temps est une donnée si vague. Disons que j'y étais il y a un instant et que j'y serais l'instant d'après mais entre ses deux instants concurrents j'aurais passé ailleurs un certain nombres d'instants. Quelques peut-être, ou plus... qui sait combien de temps dure un instant. 
J'ai trouvé la machine, je ne sais où, ni comment, un de ces coups de chance, un petit miracle du quotidien, ceux que l'on souhaite sans jamais vraiment avoir trop à cœur de les voir se réaliser. La frustration, ça vous bousille un palpitant à une vitesse.

Elle est steampunk cette machine, avec des hublots, tous rayés, des boutons de cuivre à ne plus savoir qu'en faire, des rouages dont on se demande pourquoi ils sont là puisqu'ils ne font rien tourner, un siège de vieux cuir rouge où les fesses de dizaines d'explorateurs du temps se sont serrées d'angoisse au dé-époquage, et des tubes chromés qui crachotent des fumées émanant d'on ne sait quel carburant. J'ai tourné de petites manivelles pour inscrire la date, un jour de septembre en 1895.

Ça secoue, mais ça va.

J'arrive à Reading, le brouillard glacé m'enveloppe comme seul sait le faire un smog anglais. Ça pénètre, c'est du froid qui colle aux dents. Mais ce n'est pas grave, les murs de la prison me protègent.

J'entre dans la geôle d'Oscar, personne ne me voit, je n'existe pas encore. Lui, si. Il me regarde et me sourit. Je ne suis plus à un paradoxe près.
Et Oscar a les yeux de ceux qui savent inventer ce qui n'est pas vraiment.

Il est allongé sur son lit. J'ôte mon manteau humide, je délace mes godillots crottés et je viens m'installer près de lui, la tête sur son épaule.
- Raconte moi une histoire.
- C'est tout ?
- Oui, tout ce chemin là pour ça. J'ai toujours voulu entendre ta voix.
- Tu as une envie particulière ?

Je sens son sourire dans mes cheveux.

- Je commence et tu finis. "High above the city, on a tall column, stood the Statue of the Happy Prince."

Je sens sa voix contre mon âme :

-"He was gilded all over with thin leaves of fine gold, for eyes he had two bright sapphires, and a large red ruby glowed on his sword-hilt."




Crédit photo : Oriane / Londres 2006

Extrait : The Happy Prince and Other Stories, Oscar Wilde




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vendredi 26 mars 2010

Prise de tête à Venise

Nefisa a l'angoisse de la page blanche...
(et en même temps c'est elle toute seule qui s'est choisie ce layout indigent, mais soit !)

Comme l'humeur du moment semble se prêter au transfuge, à l'infiltration ou au papillonnage (biffer les mentions inutiles en fonction de votre degré d'optimisme et/ou de paranoïa), je pose mes dictionnaires ici pour un court instant, histoire d'assurer un peu l'intérim.
Et tant qu'à faire, je me suis dit que, pour changer, on allait aller dans le culturel. Mais du culturel light, rassurez-vous. C'est vendredi pour tout le monde.

Mon ami Clément peut s'avérer intarissable quand il s'agit d'évoquer les destins hirsutes de certains successeurs de Saint-Pierre. Son prénom seul pourrait justifier cette marotte, mais je le soupçonne d'avoir envisagé de briguer le poste pendant toute une période de son existence. Même si c'était à un âge où sa principale motivation devait être la voiture de fonction au design si rafraîchissant que vous connaissez tous.
Pour ma part, c'est à une autre lignée prestigieuse que je voue une ironique passion. Des souverains fantasques qui, retirés dans leur fief tutoyant la mer ont laissé dans leur sillage des éclats d'or et de sang.
Pour ceux qui n'auraient pas encore compris, j'évoque bien évidement les doges de Venise (et toutes mes excuses à ceux qui auraient attendu quelques pages croustillantes sur les dernières avanies des Grimaldi).

Parmi les 120 représentants suprêmes de la Sérénissime République, certains ont marqué les esprits par leur génie politique, leurs dons stratégiques ou la prodigalité de leur mécénat, mais plus encore par leur effarante avidité, leur impensable félonie et l'incommensurabilité de leurs ego.
Celui dont j'ai envie de vous parler aujourd'hui réunit ces trois caractéristiques et, pour ceux que cette note ennuierait déjà au delà de toute mesure, reste un de ceux qui, d'astre rayonnant de la cité lagunaire passèrent très vite au statut d'étoile filante, puisque son règne dura effectivement juste un peu plus de sept mois. Donc ce sera bref, mais juteux.

A un âge où l'on devient plus facilement de nos jours le mari d'Anna Nicole Smith ou de Caroline Barclay, Marino Faliero fut élu doge. C'était un 11 septembre, il avait 80 ans, cinquante années de service au sein du Conseil des Dix (pour ceux qui confondraient avec le club des cinq, je rappellerai simplement qu'il s'agissait d'un comité exécutif et judiciaire, du gouvernement de la République) et une nature à gifler les évêques (en public de surcroît). Il avait du se lever du pied gauche le jour de son élection puisqu'à partir de là, tout est parti en eau de boudin (et si vous pouvez comprendre ce que vient faire l'eau dans cette histoire vénitienne, je peux vous assurer que le boudin ne va pas tarder à prendre son sens).

En matière d'arrivée triomphale, Sarkozy devant faire garer sa limousine pour terminer de remonter les Champs-Elysées à trottinette n'aurait pas pu trouver plus rageant.
Pas de parade à cheval, de bonnes sœurs chantant des gospels et de tonnes de confettis dorés pour le nouveau seigneur de Venise mais une purée de pois à faire passer les brouillards de Londres pour les fumigènes d'un concert d'Annie Cordy à la clinique du Dr Derscheid (Oui je sais, ça c'est presque une private joke, mais si vous voulez vraiment savoir où je veux en venir, allez voir … et soyez un peu patient, c'est tout à la fin).
Un brouillard si épais, donc, qu'il fallu abandonner le Bucentaure (le yacht top classe de l'époque) pour une vulgaire barque de pécheur conduite par un type tellement compétent  que le malheureux doge s'est vu débarqué sur la piazza San Marco, entre les colonnes San  Marco et San Teodoro (un lieu d'amusement public des plus fréquentés puisque c'était là que l'on avait pris la bonne habitude de pendre les malfrats).
Si elle ne fut pas des plus spectaculaire, cette entrée en matière est loin d'être passée inaperçue, puisqu'en regard de la suite des évènements, les vénitiens évitent encore de passer entre ces deux colonnes.

Pour le reste, on se perd un peu en conjecture. Marino Faliero serait-il tombé sur un citation d'Arnaud Amaury qu'il aurait confondu avec son horoscope en discutant avec sa femme qui, paraît-il, était assez jolie à regarder ou a-t-il voulu esquisser un plan de simplification du processus administratif (sujet sur lequel les dirigeants italiens évitent soigneusement de se pencher depuis lors) ? Nul ne le sait.
Par ailleurs, même funeste, l'idée du vieux était à la fois brillante et limpide : faire buter in situ l'ensemble du conseil des Dix, des conseillers de la République et des représentants de la noblesse qui encombraient les couloirs du palais ducal (soit tout ce que la ville concentrait de pouvoir) pour avoir les mains libres et se faire maître absolu de la Sérénissime.
On appelait cela une conspiration à l'époque. Et ce type de manœuvre requérait le recrutement de conspirateurs. De préférence des mecs discrets et sans scrupules. Mais allez trouver un vénitien discret ! Et la volubilité d'un des acolytes déboucha bien vite sur l'arrestation, la torture et les aveux des séditieux.

Marino Fallier fut condamné et jugé (peut être l'inverse, mais à l'époque c'était vraiment un pur détail) à la décapitation par un Conseil des Dix un tantinet rancunier.

Et au matin du 15 avril, c'est un vieillard digne qui, en haut de l'escalier des géants, présenta son cou au bourreau. Digne certes, mais toujours facétieux puisque la tête, au lieu de tomber sagement dans le panier réservé à cet effet, rebondit sur le bord de ce dernier et dévala gaillardement les marches en éclaboussant le marbre pur d'un superbe écarlate.

Pour conclure, j'hésite entre  une locution latine et une phrase tirée d'une chanson de Dave. Je citerai donc Pétrarque pour faire bonne mesure :
" Les doges qui lui succéderont devront savoir que les doges ne sont ni des gentilshommes, ni même des ducs, mais des esclaves glorifiés de la république."


Merci de votre attention et toutes mes excuses s'il y a des historiens dans la salle.

vendredi 19 mars 2010

TARO / 09 juillet 1986

Une tragédie.
Je n’arrivais pas à dormir. Comme à mon habitude, je suis allé nager. J’ai vu ce corps dans la piscine. J’ai plongé, j’ai collé mes lèvres contre les siennes, soufflé, frappé son torse, soufflé encore, frappé encore jusqu'à ce qu’il se torde et crache toute cette eau, et qu’il tousse tant que ses côtes apparentes semblent se briser sous la pression.
J’ai sauvé mon pire ennemi, celui dont j’ai souhaité mort mille fois. Quand j’ai sorti son corps inanimé de l’eau, quand je l’ai reconnu, j’ai eu mal.
La haine est comme l’amour, on ne peut pas s’en passer. Une haine qui remonte au jardin d’enfant est aussi forte qu’un amour d’enfance. C’est une passion qui vous dévore.
Sidney, mon âme damnée, tu dis que c’est un accident. Tu dis que tu as glissé. Mais je sais que tu sais nager. Tes yeux étaient hagards, puis tes sens te sont revenus, dans ton œil gauche ta haine, tu ne voulais pas revivre. Dans ton œil droit ta question : pourquoi t’ais-je sorti de là ?
« Tu es mon pire ennemi, je te hais, la pire chose qui pouvait t’arriver était d’être sauvé, et si tu dois mourir, ce sera de ma main. » Ca, c’est ce que je t’ai dit en soulevant ta carcasse famélique du carrelage mouillé. La vérité, celle que je garde pour moi, je n’arrive pas même à la formuler tant elle me semble incroyable.

Les 100 mètres qui séparent la piscine de l’infirmerie m’ont semblé interminables. Non pas que tu sois lourd, loin de là. Depuis quand n’as-tu plus mangé ? Mais te sentir, indolent et résigné dans mes bras m’a semblé incongru, anormal. Jamais je ne t’avais touché sans violence avant. A chaque pas, un choc me revenait, mes poings dans ton estomac, tes pieds heurtant mes tibias. Jamais une poignée de main. Sur ces cent mètres Sidney, j’ai revu ta vie en accéléré, et soudain j’ai remarqué ce qui n’allait pas dans le scénario. La seule et unique fois où je t’ai vu toucher quelqu’un avec un geste dénué de violence, c’était il y une semaine, quand tu es monté en tenant la main de Leiko, doux et protecteur.
L’infirmerie était vide, tu tremblais, je t’ai posé sur un brancard, j’ai voulu téléphoner au médecin du centre, mais tu ne m’en as même pas laissé le temps. Ta main a enserré mon poignet avec la force du désespoir.
« Ne laisse personne me toucher »
J’ai cru mal comprendre, et la lumière fût. J’ai mis trente ans à comprendre ton problème ma chère âme damnée. Et pour la première fois je t’avais en mon pouvoir, tremblant, j’aurai pu appeler le médecin et il t’aurait déshabillé, ausculté, et ça aurait été pire que la mort pour toi. Mais non. Cessez-le-feu momentané.
Un instant j’ai pensé que Leiko pourrait être un compromis envisageable, puisque pour d’inexplicable raisons tu sembles l’apprécier, mais je ne veux pas lui faire de mal, et ton corps squelettique porte des marques par trop explicites. Tu ne l’as pas demandée non plus. Sur tes ordres j’ai pillé la pharmacie, contre tes supplications je t’ai séché.
Tu es dans mon lit, dans un de mes pyjamas, je n’ai pas voulu te laisser seul, tu es gavé de tranquillisants et tu dors. Je vérifie ton pouls toute les dix minutes. Dès que je frôle ta peau tu frémis. J’ai envie de te caresser comme je le ferai pour une femme. J’ai dégagé ton visage de tes cheveux humides tu as entrouvert les yeux et tu m’as souri.
Je vais clore cette lettre et quitter cette pièce. Demain tu partiras, je t’ignorerai, et nous ferons comme si rien ne s’était passé.
Tu t’es tué ce soir Sidney, même si tu t’es raté. Tu as tué celui que je voyais en toi. Et tu m’as tué aussi. Tu as tué ma haine.
Là est la tragédie.

lundi 15 mars 2010

LEIKO / 09 juillet 1986

D’après mon emploi du temps, soigneusement imprimé et recouvert de papier transparent par Mrs Littleton (qui soit dit en passant me fait de plus en plus penser à une vieille maîtresse d'école célibataire et aigrie), mon mercredi est plutôt calme. La réunion matinale, et quelques heures de formation dans l'après midi. L'emploi du temps précise "toxicologie".
Soit. Je me suis autorisée à ne pas mentionner que ma connaissance en drogues était déjà particulièrement étendue. De son côté, l'emploi du temps ne précisait pas que mon formateur en toxicologie s'appelait Sidney Sanders.
Lorsque je suis arrivée dans la petite salle, située dans le même couloir que le bureau de Malcolm je me suis retrouvé dans un bureau impeccable. Pas un tiroir ouvert, pas une feuille ne dépassant. Et tous les crayons dans le porte-crayon. J'ai visité pas mal de bureaux depuis une semaine, celui du conseiller juridique du service, celui de l'entraîneur, celui du professeur d'art martiaux, celui de Malcolm et j'en passe. Et tous contenaient une quantité relative de désordre et quelques objets qui n'avaient rien à faire là.

Ici, non.
Des murs clairs ornés simplement de quelques graphiques et tableaux représentant des valeurs ou des éléments. Des meubles simples de bois clair et deux fauteuils à dossier de skaï cramoisi, un de chaque coté du bureau. Je me suis assise. Mon formateur n'étant pas encore là j'ai eu beaucoup de mal à résister à la tentation d'ouvrir un ou deux tiroirs. Je me suis laissée tenter par l'armoire. Je l'avais à peine entrouverte que la voix glaciale de Sidney disait derrière moi.
"Puisque vous vous trouvez devant l'armoire, je vous saurais gré d'en sortir la petite valise métallique posée à votre gauche"
En français of course, avec ce très léger accent qui me fait frissonner. J'ai pris la valise en essayant de ne pas rougir.
Il a commencé son cours, j'en ai appris beaucoup plus que je ne le pensais sur des drogues que je croyais connaître. Mais ce n'est pas parce que l'on consomme que l'on sait. Cela dit, j'aurais pu en apprendre plus. Si mon regard ne s'était pas sans arrêt posé sur cette marque sanguinolente à son poignet. S'il m'avait ne serait-ce qu'une seule fois regardé dans les yeux. S'il était passé du français à l'anglais, éliminant ce "vous" distant et cet irritant "Mlle Loisel" de son vocabulaire pour un "you" neutre et rassurant.
Au moment de partir, alors que je posais ma main sur le bureau pour me relever, il a posé la sienne dessus, sans pour autant me regarder.
"Que cherchiez-vous ?"
Et une pensée, fulgurante m'est venue :"tant que je ne répondrais pas, il gardera sa main sur la mienne"
Mais il l'a retirée presque immédiatement. Comme s'il pouvait lire mes pensées. J'aurais peut être pu lui dire la vérité, je ne pense pas qu'il l'aurait répétée à Malcolm, mais je n'ai pas pu.
"Votre stock de sucreries, celui que vous gardez pour vos crises de boulimie, j'avais un petit creux"
"Sortez"
Je suis sortie.
Je suis odieuse.
Je me hais.
Dans un tout autre registre, il y une heure, en revenant de la piscine, j'ai trouvé devant ma porte un bouquet de roses jaunes. Sans message, sans rien. 95 % de la population de ce centre militaire est mâle, et je sais que je ne suis pas du genre à passer inaperçue. Cela me laisse l'embarras du choix.
Inspecteur Loisel, votre première enquête.

samedi 13 mars 2010

LEIKO / 8 juillet 1986

"Have you been faithful while I was away? »
"Often"

J'adore cette réplique. Jude me manque, je me demande ce qu'il fait maintenant.

Si j'étais encore en France je serais en train d'écrire dans ce même cahier mais assise près de lui à la table du salon, en buvant notre café.

Il serait comme à l'accoutumé plongé dans l'un de ses beaux et odorant volumes de cuir. Déchiffrant quelque langage que je ne comprend pas. De temps à autre je lèverai la tête et je regarderai les derniers rayons de soleil teinter de rouge sa chevelure blonde.

Je viens de réaliser que je n'avais jamais été séparée de lui plus de trois jours.
Pas depuis que nous nous sommes trouvés. Je ne me l'explique pas.

N’a-t-il jamais eu besoin d'un peu d'intimité? Je n'en n'ai jamais ressenti l'envie. Mais n'était-il pas égoïste de rester avec lui. J'ai toujours eu besoin de lui, et il a toujours été là pour moi. Le problème est : a-t-il jamais eu besoin de moi?

C'est lorsque que l'on s'éloigne de son quotidien qu'on l'appréhende le mieux.
Depuis 20 ans, ma vie repose sur lui, il l'a sauvée plus d'une fois. J'ai, involontairement, mais indéniablement détruit ses parents. Et il m'a toujours porté cet amour non questionnable.
Peut être la destinée pour une fois a-t-elle joué en ma faveur.
Peut être que dans quelques temps une jolie fille partagera le lit de mon frère, et pas pour une seule nuit. Comment ais-je pu être aussi égoïstement aveugle pour le priver de ça ?

Cessons de ressasser. Ces derniers jours étaient éprouvants et ce n'est pas le moment de se laisser aller à déprimer.

Sa seigneurie Malcolm a reçu les résultats de mes tests d'aptitude et mon profil psychologique.
Si le premier l'a réconforté quant à mes capacité physiques et intellectuelles, il a semblé préoccupé par la propension à la violence soulignée par le second.
Puis finalement, à la fin de l'entretien il a laissé échapper que les psychotiques étaient des familiers de son service. Je me demande à qui il faisait référence.
Taro Yoshida, le gentil psychopathe à la gâchette facile ou Sidney Sanders, l'anorexique taciturne ?
En parlant de ce dernier, il n'a pas l'air d'aller mieux. A la réunion de ce matin, (à laquelle Malcolm me somme d'assister, bien que je n'ai rien à y dire) j’ai remarqué cette affreuse marque sur son poignet gauche, près du pouce. La marque de ses dents, une éraflure rougeâtre, sans cesse rouverte. Je me demande à quel rythme il se fait vomir. Et surtout ce qu'il vomit; s'il n'avait pas de muscles il ressemblerait à un squelette.

Mais personne ne semble s'en soucier.
Et notre relation a commencé d'une manière si étrange que je ne sais sur quel pied danser.
Et puis, quelque chose en lui m'impressionne.

Mes yeux se ferment tout seuls et mon nounours sur mon joli petit lit m'ouvre ses bras pelucheux. Rien à voir avec l'épaule confortable de Jude, mais tentant quand même.
A défaut, les bras de Morphée me conviendront.

vendredi 12 mars 2010

Taro/ 6 juillet 1986

Je vais détester cette journée.

Il n’est que 5 heures, mais je n’ai pas dormi, je pense, je pense, je m’énerve seul. A trois heures du matin, j’en étais presque à vouloir me noyer dans la piscine. Dès que je la vois, mon cœur veut à tout prix se frayer un chemin entre mes côtes, mon sang commence à bouillir. Et je me sens si amer. Chacun de ses regards est une aiguille qu’elle enfonce. Je hais ses yeux, je vais lui crever. Ils ont la couleur du miel mais c’est trompeur. Et elle sourit à Sidney.

J’ai expliqué la situation à Malcolm qui m’a strictement interdit de lui parler de notre parenté. Je n’ai pas le droit de lui dire qui est sa mère, il pense que si je le fait, elle perdra l’envie de retrouver son père. Tant qu’elle pense qu’il est le seul à pouvoir lui dire qui est sa mère, elle restera motivée. Personnellement, je pense que ce salaud lui a fait assez de mal pour qu’elle ait envie de l’attraper et le trucider. Mais ce n’est que mon humble avis et il ne vaut rien devant un ordre de mon supérieur. Je me hais. Je n’ai qu’à sortir et frapper à la porte d’à côté.

J’ai téléphoné à son frère adoptif hier soir, après tout, Malcolm ne m’a rien interdit à son sujet. Il m’a raconté comment il avait trouvé Leiko. C’est peu commun. C’est même très étrange.
Il m’a lui aussi conseillé de ne rien dire à Leiko. Je ne suis pas ce qu’elle cherche, m’a-t-il dit. Pas pour le moment. Mon tour viendra lorsqu’elle aura retrouvé Lui.
Dès que je vois Lui, je le tue.

Allons nous noyer dans la piscine.

lundi 8 mars 2010

LEIKO / 5 juillet 1986

Je n’aurais jamais dû accepter de participer à cette folie. Me voilà tombée en enfer. Le centre militaire qui abrite les quartiers de l’Agence (appelons ceci ainsi) est certainement un endroit très amusant, mais…

Mais je travaille avec des dingues. Pour commencer Malcolm m’a fait parvenir hier le contenu de ma formation dans un joli petit classeur d’un gris souris à mourir d’ennui rien qu’à le regarder. Je ne sais pas si je viens d’embrasser une carrière d’agent de l’Etat ou de terroriste, voir tireur d’élite si l’on prend en compte l’incroyable nombre d’heures d’entraînement aux armes à feu.

Ensuite, ce matin j’ai eu l’immense honneur d’assister à mon premier briefing matinal. Cela se passe dans la salle de réunion près du bureau de Malcolm. Sa majesté est assise au bout de la table. Son éminence grise, l’aigre Mrs Littleton, debout derrière lui dans son tailleur très strict, lui fait parvenir un par un les dossiers de la session. Andrew Tobin et Taro Yoshida assis l’un à côté de l’autre à droite du grand maître écoutent calmement, et de temps à autre lancent une remarque méchante à Sidney Sanders. Ce dernier est assis seul de l’autre côté. D’après ce que j’ai compris, Andrew, lymphatique gallois, est en charge des écoutes, et tout ce qui touche à l’électronique. Taro est l’homme de terrain favori, et Sanders est … je ne sais pas, Malcom a fait glisser en silence un dossier jusqu’à lui, sans aucun commentaire.

Je me sens perdue sans Jude, et je n’aime personne ici. Mrs Littleton me regarde comme si j’étais le diable incarné, Malcolm est tout fier de son nouveau jouet, Andrew est poli mais s’en tient aux conversations anodines. Quand à Taro, il ne me regarde pas, ne me parle pas et je ne m’en porte pas plus mal. Chaque fois qu’il ouvre la bouche c’est comme si du venin en sortait.
Pour finir, Sidney est sympathique. Bizarre mais sympathique. Il est le seul qui ait frappé à ma porte pour me demander si j’allais bien, si j’avais besoin de quoi que ce soit. Mais il ne me parle que si nous sommes parfaitement seuls. Un seul témoin et c’est comme si j’étais transparente. Etrange. Je me demande pourquoi les autres le haïssent tant.

samedi 6 mars 2010

TARO / 3 juillet 1986

Soyons bassement matérialiste.

Nous avons gagné un nouvel outil contre le crime, un appât de choix, orné des plus beaux appas. Si le Boss ne tombe pas d’ici trois mois, je ne vois pas ce qui peut le faire chuter.
« L’arme » sera au point dans trois mois.

Je ne peux pas être bassement matérialiste.

Je la sais dans la chambre de l’autre côté de la cloison.
Ce monstre hybride enfermant mes haines et mon amour le plus profond. Lorsqu’elle est entrée dans la chambre serrant la main de Sidney elle ressemblait à un enfant perdu.

Perdue…
Étranges tours de passe-passe de l’esprit, qui vous font oublier les événements les plus marquants de votre vie. J’ai beau relire mes notes des 20 dernières années je ne vois pas traces de cet évènement. Soigneusement enterré au fond de ma mémoire. Prêt à me bondir dessus au moindre stimuli.

Quel stimuli.
Lorsque je l’ai vu mon esprit a fait un bond de 23 ans, et je me suis retrouvé à 12 ans assis sur les marches, caché derrière l’épaisse rampe de bois, et attendant comme toute la maisonnée l’heureux évènement. La sage femme dans le salon s’exclamant « c’est une fille ! » Et mon père, le cri de rage de mon père, déchirant, atterrant.
Puis, toujours caché, avec une irrépressible envie d’être soudain enfui très profond sous terre, je le vois passer et j’entends ma mère supplier de ne pas la tuer, de la laisser vivre, et mon père claque la porte, ôtant de ma vue un paquet de linge d’où sort un petit bras rougi du sang de ma mère. Et je reste immobile, ma mère sanglote.
Plus tard, mon père me dira que le bébé est mort né, que c’était un garçon. Je ne dirai rien. Un cauchemar peut être. Ce ne devait être qu’un cauchemar.
Leiko n’a fait qu’une erreur en naissant, ouvrir les yeux, fendus à la perfection comme deux yeux de chats, mais jaunes.

Avait elle le même regard perdu lorsque mon père l’a déposé je ne sais où ? Avait elle cet air égaré que je lui ai vu lorsqu’elle est entrée dans la chambre ? Ou s’est elle reprise pour se braquer sauvagement, comme elle l’a fait une seconde après?
Ma sœur. L’enfant morte au fond de mon cœur pendant toutes ces années, le bébé que je m’apprêtais à chérir, à qui je voulais apprendre tant de choses. La voilà. Avec son lot de contradictions. Elle est la fille de l’homme que je maudis. Elle me hait, je l’ai lu dans ses yeux, son sang ne lui a pas dit qui j’étais, elle n’a vu que mon arme, n’a entendu que mes cris. Elle n’a pas compris que ce n’est pas à elle que j’en voulais. Quel idiot j’ai fait.
Andrew n’a pas fait le lien, Malcolm non plus, seul Sidney sait. Il sait que je sais. Il se venge de son sourire narquois. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé en bas, avant qu’il ne l’amène. Mais je n’aime pas la manière dont il la regarde. Je n’aime pas la manière dont elle le regarde non plus. Je n’aime pas qu’ils se regardent. Peut être simplement parce qu’elle ne me regarde pas.

Le pire est à venir. Il y a eu ces longues heures qu’elle a passé en tête à tête avec Malcolm. Il en est ressorti furieux épuisé, mais victorieux. Mais elle n’avait pas l’air d’être perdue. Ni perdante. Juste insatisfaite.
Et la voilà dans le bâtiment B , dans l’appartement près du mien, mangeant à la même cantine, prête à être entraînée pour devenir l’arme suprême qui sonnera le glas de la domination de son père sur les trafics en tout genre qui pourrissent Londres.

Et lorsque je la vois, je voudrais la serrer contre moi. Pour l’étouffer, ou l’embrasser. Ou les deux.

Dois-je lui dire ?

vendredi 5 mars 2010

LEIKO / 03 juillet 1986

Comment résumer ces trois jours ? Comment remettre de l’ordre ce marasme ? Comment expliquer l’inexplicable ? Trop de pièces manquantes, trop de mystères encore dans ce puzzle. Tenter de deviner une image en ne regardant que les bords.

J’ai longtemps hésité à écrire. Pourquoi écrire ce que je suis sûre de ne jamais oublier ? Peut être pour m’assurer que je n’ai pas rêvé. Dans dix ans, si je n‘ai pas succombé jusque là, j’aurais des doutes sur ces derniers jours. Sur cette nuit là.

Quand je serai plus grande j’écouterai Jude quand il me recommandera de ne pas sortir le soir. Les grands frères ont parfois raison.

Je ne me souviens plus de ce que j’ai ressenti lorsque je suis entrée chez les Guillemet. La dernière sensation dont je sois encore sûre c’est cette onde glacée qui a parcouru mon échine quand j’ai vu la lumière allumée dans les toilettes. Comment ais-je trouvé le courage d’y marcher et d’ouvrir complètement la porte ? Cela restera un mystère à jamais.

Avant d’entrer, j’avais imaginé tous les scénarios possibles, allongée sur mon lit, en fixant ce maudit volet. Je n’aime pas les choses cachées, ça me frustre et m’agace. J’avais bien sûr envisagé le pire, le retour des hommes aux serpents. Ma malédiction. J’avais envisagé le moins pire, une bande de squatteurs, et tout aurait été réglé en un rien de temps. Mais je n’avais pas pensé à ça. Jamais.

Il y a des visions auxquelles on ne s’attend pas.
Ouvrir la porte des toilettes des voisins, qui sont en vacances, et y trouver, agenouillé devant l’email scintillant de la cuvette, un homme habillé très classe, tout de noir, avec la main droite serrée sur un colt et la main gauche enfoncée jusqu’au poignet dans sa gorge, par exemple.

J’ai fait ce petit bruit, un rire idiot. La seule chose m’ayant choqué étant l’absurdité de la situation. Ce parfum de javel et de désodorisant fleurs des champs et la photo de calendrier des postes sur le mur avec le petit chat dormant sur le petit chien. Et ce type accroché à son revolver, comme à une bouée de sauvetage qui l’empêcherait de se noyer dans les toilettes. Ca ne collait pas.

Le type s’est retourné, il était presque aussi livide que le carrelage immaculé. Il m’a regardé assez froidement, comme si la seule chose qui lui semblait hors de propos était que je l’ai surpris en plein rituel boulimique.
Il a rangé son colt et s’est lavé les mains, tranquillement, avec le savon à la lavande des Guillemet, et il s’est essuyé soigneusement avec le petit torchon blanc à motifs marins. J’ai dû me mordre les lèvres pour ne pas rire. Je pense que ne plus être capable de ressentir la peur n’est pas un avantage. A ce moment là, il aurait pu me tuer dix fois, je n’aurais eu aucun réflexe de survie, je l’aurais juste laissé faire en gloussant. Mon sens du ridicule surpasse mon aptitude à la survie. Mais il ne m’a pas tué ; il m’a dévisagé calmement pendant une bonne minute. Je suis restée parfaitement immobile, quand la raison me disait de prendre mes jambes à mon cou. Mais quand on veut des réponses…
Pendant cette minute de silence j’ai fixé ses yeux, les seules choses qui aient eu l’air vivant en lui.
Quand son inspection lui a paru suffisante, il m’a demandé « Vous n’avez pas trop peur ? » avec un accent anglais à peine marqué. J’ai juste fait non de la tête, de peur d’éclater de rire et de ne plus pouvoir m’arrêter.
« Vous ne devriez pas être là » Ca, c’était vraiment trop fort. « Et vous ? Que faites vous là ? » Et je me suis mordue les lèvres jusqu’au sang pour ne pas mourir de rire.
« Vous ne devriez pas rire, non plus », m’a répondu sèchement Mister Mystère. « Je vous en prie, ne me dites pas que vous n’appréciez pas le comique de la situation » A été ma seule réponse. Et soudain je me suis évanouie. Misérable moi. A demi consciente, j’ai sentie qu’on me soulevait de terre et il y avait cette odeur de lavande tout autour. Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais sur le canapé du salon et Monsieur Mystère assis sur un fauteuil me dévisageait encore. Je me suis redressée les oreilles bourdonnantes, toute honteuse de ma faiblesse et de ma couardise.
« Vous n’en avez pas assez de me regarder ? »
« Rarement »
« Ca veut dire quoi ? »
« Rien de bien passionnant. Comment vous sentez vous ? »
« Bien merci »
(Je ne sais pas pourquoi je me souviens des détails d’une conversation aussi insignifiante. Peut être parce que c’était le dernier moment et le dernier endroit pour avoir une conversation insignifiante. Sûrement. )
« Dans ce cas là, nous devrions monter, vous n’êtes pas venue ici pour rien. »
« Que va-t-il m‘arriver en haut ? »
« Rien de préjudiciable pour votre santé physique. »
« C’est toujours bon à savoir, et à propos de ma santé mentale ? »
« Je ne garantirais rien. »
« Au point où j’en suis »
« J’allais le dire »
« Vous pouvez parler »
Son regard m’a fait taire. Il s’est levé et m’a tendu la main, je l’ai prise, c’était tiède, ça m’a surpris, il avait l’air si froid. Nous avons monté les escaliers, et il me serrait la main comme s’il avait peur que je ne me sauve.

Dans la chambre où nous sommes entrés, en plus de la tapisserie à vomir qui caractérise chacune des pièces de chez les Guillemet, il y avait trois autres hommes. Un gros plein de soupe endormi sur le lit, je l’entendais ronfler avant même que mon taciturne accompagnateur n’ouvre la porte. Il y avait un type assis sur le sol plongé dans un roman, il a levé la tête surpris. Très surpris.
Et il y avait cet asiatique accoudé à la fenêtre, il s’est retourné lentement, nous a regardé et a sorti son revolver, lui aussi. Je me suis dit qu’il ne fallait jamais faire confiance aux inconnus, mais le type a craché en anglais
« Sanders, si tu ne la lâche pas je te descends »
Il y a des gens que l’on peut cataloguer immédiatement, celui là, je l’ai classé psychopathe à la gâchette facile dès la première seconde. J’ai lâché la main du dénommé Sanders.
Après tout est un peu confus. Le gros plein de soupe a émergé de son sommeil bruyant, crié quelque chose aux deux hommes. Et m’a emmené dans une pièce à part. La chambre du bébé. Appuyé contre le berceau, Il a essayé de me parler dans un français misérable, souvenir de ses années collèges, jusqu’à ce que je lui explique en essayant de rester polie que ma langue maternelle est l’anglais.
Il m’a dit qui était mon père.
Tout compte fait j’aurai préféré ne jamais le savoir. Maintenant, je voudrai enlever la moitié de lui qui est en moi, mais j’aurais beau me gratter la peau, ça ne partira pas.

Et me voila, le jour de mes 23 ans, dans un studio propret de la banlieue londonienne, aux murs blancs et au meuble neutres. Me voilà dans une atmosphère vierge, occupée à recoller avec application les petits bouts de mon passé que l’on a bien voulu me rendre. Ma vie est comme un jeu de piste dont on aurait déchiré la carte
Et sur les morceaux restants on peut lire ;

Indice un : vous avez l’air japonaise.
Conclusion : un ou deux de vos parents sont japonais.

Indice deux : vous avez un prénom japonais
Conclusion : un ou deux de vos parents a pris la peine de gribouiller votre nom quelque part avant de vous abandonner, vagissante, dans quelque terrain vague.

Indice trois : Votre père est en fait un boss de la mob irlandaise.
Conclusion : Votre mère est japonaise.

Indice quatre : votre vie est marquée d’incidents tragiques incluant des hommes tatoués d’un serpent
Conclusion : le fait que votre père soit un mafioso ne doit pas y être étranger.

Au terme d’un jeu de piste, un trésor vous attend, récompense de vos errements, de vos fatigues et de vos pics de désespoir.
Mon trésor à moi n’est pas de savoir qui je suis mais qui Il est. Maintenant que je sais qui est mon père, trouver ma mère ne sera plus difficile. Mais eux m’ont abandonnée. Je ne les aime pas. Je ne les veux pas, de la même manière qu’ils n’ont pas voulu de moi.
Mon trésor serait de combler ce vide entre ma naissance et mes trois ans. Trouver celui qui m’a considéré assez précieuse pour me garder.
Mais où sont les indices qui pourraient pallier ma mémoire défaillante ?

Cela dit avant de repenser au passé, j’ai beaucoup à faire avec le présent.
Comme par exemple sortir de ma valise autre chose que mon carnet rouge.

jeudi 4 mars 2010

TARO / 30 juin 1986

Trop de choses agaçantes ici.

Le décor trop kitsch de la chambre où nous nous sommes terrés.
Sidney, livide et taciturne ; tournant en rond comme un loup en cage.
Malcom qui ronfle sur l’unique lit avec des grognements de grizly en rut.
Et cette affreuse odeur de pizza froide.
Pour couronner le tout, Leiko.
Elle n’a pas perdu une seconde pour nous repérer. Nous sommes arrivés cette nuit, ce matin à 10 heures, elle est sortie pour promener un énorme chien noir. Elle n’avait pas fait trois pas dans la rue que j’étais déjà subjugué, elle n’avait pas fait 5 pas dans la rue que ses yeux de chat étaient fixés sur moi. Ou plutôt sur le volet que nous avons entrouvert. Ses sourcils se sont froncés et une moue agacée s’est greffée sur ses lèvres. Oh quelles lèvres… quelles lèvres. Elle ne ressemble pas au Boss, enfin, pas à cette distance. Elle a l’air totalement japonaise, sûrement pas irlandaise. Elle ressemble à quelqu’un que je connais. Mais je n’arrive pas à trouver qui. Cette moue m’est si familière.

Il est 5 heures, rien de spécial ne s’est passé de la journée. Ce type blond qui vit avec elle est sorti de la maison vers trois heures, suivi de près par Leiko qui, cachée derrière les buissons de leur jardin, l’a suivi du regard. Il a traversé la rue et est venu inspecter les gravillons de l’allée où il n’a pas manqué de repérer les pas de Malcolm. Je me demanderais toujours comment il est parvenu à un si haut grade, avec si peu de discrétion et un tel embonpoint.
Le type est resté un bon moment à regarder les gravillons, je pouvais voir son large dos, et ses cheveux blonds boucler sur sa nuque.

En revenant, il a vu Leiko, et lui a couru après, avant qu’ils ne rentrent dans la maison, je l’ai vu la serrer contre lui et l’embrasser dans le cou, et elle se débattait en riant, ils sont rentrés enlacés. Je ne sais pas pourquoi je me suis soudain senti si jaloux. Comme si ça aurait du être moi qui la serrait contre moi. Cela dit, sur le rebord de la fenêtre, les mains de Sidney se sont crispées plus que les miennes, il a vu mon regard insister sur ses jointures blanchies par la tension, et en un instant il s’est volatilisé. Le temps que je me tourne vers la porte, le bruit de ses pas résonnait en bas des marches.

Sidney. Mon âme damnée. Il n’a pas desserré les dents depuis deux jours. Et je hais la façon qu’il a de me regarder. J’ai toujours détesté son regard, mais aujourd’hui je voudrais lui crever les yeux.

Andrew dort dans un fauteuil, il sourit. Sidney est toujours dans la cuisine, pour y faire quoi je n’en sais rien, il est plus maigre que jamais. Malcolm ronfle toujours. Et en face, Leiko est dans sa chambre couchée sur son lit, et elle me fixe. Et je me souviens d’où viennent ces lèvres et cette moue agacée.

Sidney vient de remonter, il me regarde encore, cela m’irrite…Agace, irrite…
Si je me regardais, je verrais aussi ce qu’il voit. Ce qu’il savait déjà, j’en mettrais ma main à couper. Si je me regardais je verrais la même moue.

Je ne peux pas y penser.
Cela m’agace.

mercredi 3 mars 2010

LEIKO / 30 juin 1986

Jude peut se moquer de moi jusqu’à satiété, je reste intimement convaincue qu’il se passe d’étranges choses dans la maison voisine.

Le volet d’une pièce du deuxième étage est ouvert. Jude dit que c’est à cause du vent. Il n’y a pas de vent. Et pourquoi ce volet serait-il resté gentiment fermé les deux premières semaines de leurs vacances pour soudain décider de s’entrouvrir discrètement.

Je sais que j’ai des tendances paranoïaques, mais alors, pourquoi ce même Jude, qui me soutient mordicus que je fabule, m‘a-t-il formellement interdit d’aller arroser leurs fleurs aujourd’hui ? Et pourquoi l’ais-je aperçu tout à l’heure en train d’inspecter minutieusement les gravillons de l’allée des Guillemet ?

La fenêtre ouverte a une vue plongeante sur notre jardin, et sur la fenêtre de ma chambre par la même occasion. Après tout ce qu’il m’est arrivé, je ne pense pas faire de paranoïa en pensant qu’une fois de plus on nous espionne.

Jude peut m’empêcher d’aller chez les Guillemet le jour, mais cette nuit, quand monsieur ronflera comme un bienheureux, je trouverai. Quoiqu’il m’en coûte. J’en ai assez de savoir que des gens que je ne connais pas en savent plus que moi-même sur mes origines.

J’ai 23 ans dans 3 jours et c’est 23 ans de trop dans l’ignorance.
Sur ce, allons passer des vêtements noirs.

mardi 2 mars 2010

TARO / 8 juin 1986

Tout recommence.

Malcolm nous a appelé. Il était rouge, suant, luisant, se tortillant comme un ver obèse derrière son bureau encombré de papiers. Il serrait dans sa main un feuillet déjà détrempé par sa sueur. Miss Littleton, dont la silhouette saillante se découpait, noire et tranchante, devant la fenêtre, le regardait impassible. Sans le voir, je pouvais deviner son petit air pincé et réprobateur.
« Il a une fille !!»
Oui.
Bien.
Je n’y voyais pas là une grande nouvelle, que le Boss ait une fille, je m’en fous, un peu plus de racaille sur cette pauvre terre. Ce qui m‘intéressait c’est que cette gamine soit bientôt une fille de tôlard.
Une gamine.
Je pensais à une gamine.
Mais quand le bout de papier est arrivé jusqu'à moi, j’ai dû me rendre à l’évidence, la gamine en question a un peu plus de 20 ans. Le Boss doit se faire vieux pour faire quelque chose d’aussi absurde que de balancer à une de ses putains qu’il a une fille de son âge. Je me demande s’il l’a aussi collée sur le trottoir. Ça me surprendrait à peine.

Mais ça, nous allons bientôt le savoir, Malcolm a un plan, il nous l’a dit d’un ton excité :
« J’ai un plan » le tout accompagné de son petit air chafouin des grandes occasions. Mais pour ça, il faut trouver la fille.
Il y a eu un silence.
J’ai proposé de faire le tour des bordels et de chercher le sosie féminin du Boss, Andrew a esquissé une grimace désapprobatrice.
D’un geste de la main autoritaire, Malcolm m’a fait comprendre qu’il préférait que je garde mes réflexions pour moi.
Et il s’est tourné, l’œil inquisiteur, vers Sidney.

J’avais oublié Sidney. Il était là pourtant, assis sur sa chaise habituelle à regarder le bout de ses ongles. Un peu plus livide qu’à l’accoutumée. Comme à chaque fois qu’il sait que Malcolm va l’interroger.
Cet interrogatoire était mémorable. Je hais Sidney, mais je hais aussi la manière qu’à Malcolm de l’interroger. Il lui parle comme il parlerait à un enfant de quatre ans pour lui faire avouer une bêtise. Tout simplement irritant. Et Sidney ne le regarde jamais. Il regarde ses doigts et garde ce ton plat et indifférent, comme si il récitait une liste de course.

Malcom : alors Sanders, le boss ne vous a jamais confié ses déboires parentaux ?
Sidney : Une fois.
Malcom : Vous avez fait du baby-sitting ?
Sidney : J’ai refusé. Il a envoyé trois autres le faire pour moi. Il y a 5 ans.
Malcom : Faire quoi ?
Sidney : Fêter sa majorité
Malcom : Je ne vais pas jouer plus longtemps jouer au devinettes.
Sidney : La fille ne sait pas qui est son père. Ni sa mère d’ailleurs, elle a été adoptée. Mais il a toujours gardé un œil sur elle. Et il la trouvait trop gentille, trop parfaite, alors il a envoyé ses dogues. Je vous passe les détails.
Malcom : Je suppose que vous n’avez aucune information utile, comme son nom, ou le lieu où elle réside.
Sidney : Leiko Loisel. Elle habite en France, quelque part en Bretagne.

Sidney s’est levé, avec ses lèvres pincées, plus minces qu’un fil. Je ne l’avais jamais vu aussi pâle. Je pourrai même jurer qu’il chancelait un peu quand il a quitté la pièce, ses doigts ont effleurés mon épaule en passant, comme s’il tentait de garder sa balance, lui qui ne touche pas, surtout pas moi. Je ne sais pas ce qu’il l’a rendu malade. Ce que le boss a fait à sa fille sans doute. Après tout, c’est il y 5 ans qu’il a quitté le milieu. Ce type aurait donc une âme.

Mais là n’est pas le problème. Sidney est le cadet de mes soucis. Mon problème : Pourquoi la fille du boss a-t-elle un prénom japonais ? Pourquoi celui là.

Tout est à commencer.

lundi 1 mars 2010

La mauvaise vie. Introduction.

Lorsque vous regardez vos parents, que voyez vous ? Qui voyez vous ?

Papa et maman. Pourquoi ?

Oui, bien sûr nous aussi. Mais quoi d’autre ?


Vous voyez la photo de leur mariage sur la cheminée, l’album photo plein de papa quand il était petit, de maman prenant un bain dans une bassine dans le jardin, de mamie et le petit chien qu’elle a offert à maman. Et Papa et l’oncle Marcel? Ah ! Ces deux là ! ils ont fait les quatre cent coups ensemble.


Quoi d’autre ? Les repas à rallonge avec évocation de souvenirs soporifiques, ou des repas de Noël avec tous les grands parents.
Voilà, vous regardez vos parents et c’est ce que vous voyez. En général.



Nous pas.

Nos albums de familles commencent avec nous. Les souvenirs de nos parents n’ont guère plus de dix huit ans. Nos parents sont nés avec nous, et ont toujours été ceux qu’ils sont. Et si vous tentez de les convaincre du contraire, vous risquez une ribambelle de regards sombres et un ordre sec d’aller voir dans notre chambre si vous êtes.

Mais commençons par le commencement.

Nous sommes Malko et Sasmira. Nous sommes nés presque en même temps. Le père de Malko est le frère de ma mère, ce qui fait de nous des cousins.

Mais ce n'est pas des vies sans interêt de deux étudiants dont nous voulons parler ici. Mais de celle de nos parents.

Une petite introduction de nos vénérables ancêtres s’impose :

Il y a ma mère, Leiko. Kiné depuis sa naissance, si on l’écoute.

Il y a Dad, mon père, que je ne nomme pas par son prénom car seule ma mère le fait. Mon père est professeur de physique depuis qu’il sait marcher. Peut être même avant. Mais quand on parle d’avant, il a ce regard qui vous tue, qui vous lacère et qui vous donne envie de se jeter dans ses bras pour se protéger de lui.

Il y a Taro, le frère de ma mère, donc le père de Malko. Taro est inspecteur de police à Londres depuis qu’il sait parler, si vous tentez de le démentir il se passera la main dans les cheveux une dizaine de fois avant de vous dire sèchement de vous mêler de vos affaires.

Il y a Viktoria, la mère de Malko qui est la seule à admettre qu’elle n’a pas toujours été prof de danse, mais refuse de dire ce qui s’est passé avant.

Et il y a Jude, notre oncle, l’autre frère de Leiko, ou plus ou moins, vous saisirez plus tard.

Oncle Jude vit seul au milieu de ses livres quand nous ne sommes pas là. Nous aimons oncle Jude, il rit, sourit et se moque de nos parents en faisant des allusions à la mauvaise vie d’avant. La vie d’avant nous.
Oncle Jude nous aime, nous aide, oncle Jude à l’œil bienveillant et la parole encourageante.

Tout a commencé chez lui il y a presque un an.

Je vous le rappelle, ma mère s’appelle Leiko, ça signifie arrogante.
Elle l’est.
Avec son frère, mon oncle, ils s’aiment comme chien et chat.
Et elle nous a donné la clé de tous les secrets en lançant un jour dans une conversation à propos du temps « d’avant les enfants », (une de ces agaçantes joutes verbales incompréhensibles pour qui n’était pas né.). Ces quelques mots « je te mets au défi de déterrer la preuve de ce que tu avance ».

Dad s’est tourné vers nous avec ce regard inquiet et furieux qui fait peur. J’ai sauté dans les bras de Malko qui m’a dit : « je crois que nous allons bientôt creuser »

Et nous avons creusé la question. Sous l’œil suspicieux d’uncle Taro nous avons passé deux jours entiers avec des cartes du Japon, de l’Angleterre, de Londres, de la France, de la Bretagne, de la Russie et de Tomsk, assis à la table de la cuisine. Prétextant essayer d’organiser un voyage dans les pays respectifs de nos parents, une sorte de voyage spirituel. Entre nous, je ne crois pas que l’excuse soit passée. Oncle Jude, chaque fois qu’il passait près de nous nous demandait si nous trouviions le trésor avec un clin d’œil, le n°5 ter, qui fait briller ses pupilles.

Nous avons trouvé. Le but du jeu étant de trouver un lieu commun à la rencontre de nos parents respectifs.

C' était Londres.
So obvious.
Pour nous bien sûr.
La tombe du père de Taro, à Croydon. Celui dont on ne mentionne le nom qu’ à voix basse, comme un blasphème inévitable.

Restait à vérifier.
L’expédition n’était pas aisée. De chasseur de trésor sur une table de cuisine dans la maison d’oncle Jude en Bretagne, nous avons du passer à pilleur de tombe dans un cimetière londonien.
Le plan était de demander à nos parents d’aller camper dans un endroit plutôt lointain, où il ne leur prendrait pas l’envie de venir vérifier. Mais ils ont dit non. Allez savoir pourquoi, nos parents sont plutôt intelligents. Camper au mois de mars, mais où avions nous la tête.

C’est là qu’oncle Jude est venu à notre secours. Et personne ne nous fera croire qu’il l’a fait en toute innocence.
Il nous a envoyé à Londres chercher une grand-tante qui n’aime pas voyager toute seule. Nous sommes donc allés chercher tante Annah.
Par une étrange coïncidence, la résidence de tante Annah ne se trouve pas très loin de chez la mère de Taro, pas très loin non plus du cimetière de grand père, et exactement en face d’une maison portant un nom par trop familier.

Nous n’avions jamais vu tante Annah avant. Une gentille old lady. En sirotant une tasse de thé, et mordant allègrement dans des crumpets dégoulinants de beurre fondu, elle nous a glissé d’un ton flegmatique qu’elle était ravie de venir en France. Puis elle a ajouté à voix basse, que la dernière fois qu’elle avait vu nos parents nous n’avions que trois ans, et eux qui étaient encore jeunes s’étaient faits arrêter, tous les 5 dans le cimetière en pleine nuit. »

Nous, nous ne nous sommes pas fait arrêter. Toutefois, piller les tombes de vos ancêtres n’est pas une expérience que nous pouvons vous recommander. Mais la boite que nous avons extirpé du tombeau a lavé toute les hontes.

Quelques cahiers jaunis, et un casse tête de traduction.
Les idéogrammes japonais n’étant pas mon fort, c'est Malko qui a traduit les notes de son père, je me suis chargée du charabia bilingue de ma mère.
La traduction du journal de l’oncle Jude est toujours un mystère, étant traducteur, il a trouvé très drôle de rédiger ses mémoires en grec ancien.
Le journal de Dad, lui a demandé plus de courage que de connaissances. Le plus ancien de tous, son anglais d’enfant nous a donné bien du mal.

Voilà, vous allez lire ce qu’il y avait avant nous.

La mauvaise vie d’avant, des bouts de souvenirs entremêlés pour former la destinée de 5 enfants. La mauvaise vie de nos parents. Celle qui a commencée il y a presque un demi-siècle dans un terrain vague londonien par le geste manichéen mais désespéré d’un homme voulant conserver sa fierté. La mauvaise vie d’avant, qui a trouvé sa rédemption 25 ans plus tard avec la naissance des deux pires engeances que la terre ait portée. Nous.