- Hello Oskar.
- Hello Ma'm Maida.
Je suis gentil et bien élevé. Mes talons battent sur le muret de briques rouges au rythme d'une comptine que j'ai appris ce matin à l'école. Ma'm Maida s'arrête devant moi. Me pince la joue. Un peu longtemps, un peu fort. Et son regard devient vitreux.
J'aime bien Nimrod. J'aime bien monsieur Maida, le papa de Nimrod, il est pas très gentil, mais je sais pas, lui, il m'appelle "Pal" et me donne des mini-swissrolls à la framboise quand il rentre du boulot. Ça fait gueuler mon père à moi. Monsieur Maida renifle bizarrement quand ils se voient, ils ressemblent à deux taureaux, ils roulent des épaules en secret sous leurs manteaux, moi je mords dans mon swissroll en regardant tout doucement. Mon papa a un drôle de geste et on s'en va. Je sais jamais qui a gagné. Moi, sûrement, papa me laisse mordre mon mini-swissroll même si c'est bientôt l'heure du thé.
J'aime beaucoup moins Madame Maida. C'est dommage, L'air sent la poussière. Les voitures vont au ralenti avec des bruits de grosses mouches malades. La main de Ma'm Maida se pose sur mon oreille gauche, ses ongles pointus pincent le lobe et elle tire, ses yeux sont gris comme une flaque de ciment. Je crie :
- Ouch!
Elle crie :
- Bastard!
Elle hulule maintenant, je ne sais pas comment elle a atterrit au milieu de la rue, elle est plantée, toute raide et brandit son sac vers moi. On dirait un oiseau qui va me manger, elle prend son élan de tout ses poumons. ça siffle et puis ça sort.
- Bastard !
Ça fait comme une chanson, elle le chante sur tous les tons.
Des fois, quand j'arrive pas trop à dormir; quand il fait trop chaud, ou que je m'inquiète parce que je ne sais plus si j'ai fait mes devoirs, le soir, je pense que si Ma'm Maida était sympa comme son mari avec moi, elle pourrait remplacer ma maman à moi. Celle qu'est partie et dont on parle pas. Même pas avec Úna. Là, je ne pense plus rien. J'étais juste sur le mur, le soleil était chaud et je chantais une comptine, je sais pas pourquoi je voudrais que cette folle qui crie parce que je suis sage soit ma maman. Je veux juste qu'elle se taise, il fait mal son mot. Je sais pas pourquoi. Il fait juste mal.
Les voisins sortent. Nimrod arrive. Il regarde sa mère et moi, et sa mère. Úna sort sur le palier, je l'entends se précipiter vers moi. Nimrod court aussi, il passe devant sa mère qui me pointe du doigt et de ses yeux en plombs. Et je me retrouve dans leurs bras à tous les deux Nimrod, Úna. Je suis tout protégé, un corps de chaque côté. Nimrod sent la sueur, et Úna sent ma grande sœur. Je vois nos cheveux tous noirs à nous trois qui s'entremêlent devant mes yeux. les cheveux raides d'Úna, les boucles corbeaux de Nimrod, et mes boucles à moi... je suis toujours jaloux des cheveux de ma grande sœur. tout raides, et pas moi. Moi ils sont comme ceux de Nimrod.
Après il y a comme un blanc. Ce n'est plus l'été, et je ne suis plus chez moi.
J'ai 8 ans. C'est mon anniversaire. Il pleut, comme il faut pour un vrai mois d'octobre et l'appartement est vide et tout froid. On est assis Nimrod, Úna et moi. par terre, sur un drap, et mon gâteau est au milieu. J'ai une cuillère en plastique qui se casse sur le glaçage presque fluo. C'est Nimrod qui a choisi le gâteau, il rigole et Úna chante doucement. J'aime bien quand elle chante, c'est une voix comme du miel, douce avec un peu de râpeux dans le fond, et elle tortille le bas de sa jupe autour de son index, ça fait remonter le tissu et j'ai envie de coller la tête sur sa cuisse qui sent le miel comme sa voix.
On mange un peu avec les doigts.
Mais j'ai pas très faim.
Je me déshabille, mes vêtements font un petit tas tiède sous mes pieds, je m'enroule dans un manteau d'Úna, et je me roule en boule dans le grand fauteuil tout cassé. C'est mon lit, ça fait des semaines que c'est comme ça.
J'entends Nimrod et Una, à l'autre bout de la pièce, qui discutent. Ils parlent du père de Nimrod qui en fait et le mien, mais on me l'avait pas dit. Et de la mère d'Úna et de moi. qui est partie et dont avec moi on ne parle pas.
Ils se rassurent, c'est bizarre, Nimrod dit, la bouche pleine, qu'on trouvera l'argent. Una dit, entre deux bruits qui ressemblent à quand elle m'embrasse, qu'ils ne nous trouveront pas. Nimrod dit qu'il faut me remettre à l'école, Úna dit qu'en attendant elle m'apprendra.
Nimrod dit qu'il nous faut du chauffage.
Úna, elle, dit qu'en attendant, Nimrod peut venir dans ses bras.
Nimrod dit qu'il est pas froussard, qu'il savait que la vie de pacha, c'était pas pour lui, mais qu'il pensait quand même pouvoir profiter encore un peu du confort de la maison familiale avant ses 18 ans. Úna, elle devient un peu sèche, et elle répond, que vu comme c'était chez lui, sa maison familiale, c'est celle où on est maintenant. Ça me rend nerveux ce ton là.
- Nimrod...
- Tu dors pas toi ?
- M'am Maida...
- Quoi ?
- Elle te tirait les oreilles à toi ?
J'attends la réponse qui ne vient pas. Je me sens lourd dans mon corps et léger dans ma tête. Nimrod soupire que je ne me suis pas mis en pyjama.
Je ne bouge pas, je suis lourd comme une mouche mouillée. Mes bras font plof, mes jambes font plaf, pendant que Nimrod m'enfile mon pyjama. Je suis tout en bazar entre les accoudoirs. Et le tissu de la veste est un peu humide, les doigts de Nimrod trébuchent sur les boutons. Et puis c'est fini, je suis tout enfilé. Les mains tièdes de Nimrod me rangent tout bien sous le manteau. C'est agréable. Papa, enfin... monsieur Neewal , le papa de Úna ne faisait jamais ça. Et l'autre, Monsieur Maida qui est mon papa. Il me donnait des mini swissroll à la framboise. Mais c'est tout.
Nimrod ne m'appelle pas Pal, ou fils, ou bâtard.
Il dit Oskar. Je suis quelqu'un.
J'ouvre une paupière en secret. Ils sont tous les deux allongés sur le matelas tout plat. Ma sœur est à plat ventre, bien droite, les bras repliés sous la tête et Nimrod est tout de travers, un bras comme ça, une jambe par là, et une main serrée tout contre Una. C'est mon frère quoi, il fait tout comme moi.
Je m'endors en vrai.
samedi 30 avril 2011
dimanche 24 avril 2011
Teenage witch
Dans :
Logorrhée
Parmi les questions métaphysiques de cette journée - entre : "Pourquoi ai-je autant de chaussettes orphelines ?" et "Quel traumatisme enfantin me pousse incontinente à planter le noyau d'un avocat à chaque fois que j'en mange, alors que je sais pertinemment que ça ne pousse jamais?" - Il y a "Si j'avais écouté des chansons plus joyeuses, adolescente, dans quel état errerais-je maintenant ?"
samedi 23 avril 2011
jeudi 14 avril 2011
Madame Feu Jean-Eudes Craqmol
Dans :
Logorrhée
Aparté prénom à la con mode d'emploi histoire que vous compreniez mon ordalie quotidienne :
exemple 1.
exemple 2.
Ensuite il y a le téléphone :
Il y a le stagiaire d'une boite d'intérim à qui j'explique que c'est bien Stéphane au téléphone, qu'il peut arrêter de demander à parler à mon mari et qui après quelques minutes de conversation, très embêté, me dit "mmh, le système me dit que ce numéro appartient à une personne de sexe féminin" quand je lui donne mon numéro national (l'équivalent de votre cher numéro de sécurité sociale gens de France) et que je dit "oui,c'est sûrement parce que je suis de sexe féminin" et que le pauvre garçon me fait un adorable blanc, du genre, "celle-là j'oserai jamais la rappeler." C'est encourageant, d'un point de vue perspectives professionnelles. Et là j'en viens à penser que je serais ingénieur, ou scientifique, ou maçon, ça me faciliterait la tâche, mais pas de pot, je postule pour des emplois où on s'attend plutôt à engager des femmes. J'envisage assez sérieusement de mettre un autre nom sur mon CV, histoire d'avoir au moins une chance d'arriver à la case entretien sans me faire refouler parce que l'on pense que je fais des fautes d'accord.
Et pas plus tard qu'il y a 10 minutes, Belgacon, mon opérateur téléphonique, qui me téléphone, une fois de plus pour me dire que c'est super über génial, j'ai la télé gratuite, oui oui oui. Ce à quoi je répond, qu'en effet c'est über génial mais que j'ai PAS DE TELE, donc non merci sans façon, ah...
Mais avant la promo débile (c'est quand même la 60e fois qu'ils m'appellent pour me proposer la télé en l'espace de deux ans, faudrait vraiment qu'ils inventent la section "notes" dans leur listing promotionnels) ça j'ai eu droit à un truc qui va faire hérisser la toison velue et soyeuse des poils de dessus de bras de ce cher Monsieur Pinguin :
- Allo, bonjour, j'aimerais parler à monsieur Stephane G. S'il vous plait.
- C'est moi, Stéphane G. mais c'est madame, madame Stéphane G.
- Ah et vous avez la même ligne Belgacon que votre mari ? Je peux vous parler de nos dernières offres.
- J'ai pas de mari, je suis Stéphane G. Madame. Parce que je suis une fille.
- Ah pardon, je pensais que vous utilisiez le prénom de votre mari.
-... ... ... ... ... ..
- errrm.
-... ... ... ... ... non, j'ai un vrai prénom à moi , j'ai pas besoin d'utiliser celui de quelqu'un d'autre pour m'identifier.
exemple 1.
exemple 2.
Ensuite il y a le téléphone :
Il y a le stagiaire d'une boite d'intérim à qui j'explique que c'est bien Stéphane au téléphone, qu'il peut arrêter de demander à parler à mon mari et qui après quelques minutes de conversation, très embêté, me dit "mmh, le système me dit que ce numéro appartient à une personne de sexe féminin" quand je lui donne mon numéro national (l'équivalent de votre cher numéro de sécurité sociale gens de France) et que je dit "oui,c'est sûrement parce que je suis de sexe féminin" et que le pauvre garçon me fait un adorable blanc, du genre, "celle-là j'oserai jamais la rappeler." C'est encourageant, d'un point de vue perspectives professionnelles. Et là j'en viens à penser que je serais ingénieur, ou scientifique, ou maçon, ça me faciliterait la tâche, mais pas de pot, je postule pour des emplois où on s'attend plutôt à engager des femmes. J'envisage assez sérieusement de mettre un autre nom sur mon CV, histoire d'avoir au moins une chance d'arriver à la case entretien sans me faire refouler parce que l'on pense que je fais des fautes d'accord.
Et pas plus tard qu'il y a 10 minutes, Belgacon, mon opérateur téléphonique, qui me téléphone, une fois de plus pour me dire que c'est super über génial, j'ai la télé gratuite, oui oui oui. Ce à quoi je répond, qu'en effet c'est über génial mais que j'ai PAS DE TELE, donc non merci sans façon, ah...
Mais avant la promo débile (c'est quand même la 60e fois qu'ils m'appellent pour me proposer la télé en l'espace de deux ans, faudrait vraiment qu'ils inventent la section "notes" dans leur listing promotionnels) ça j'ai eu droit à un truc qui va faire hérisser la toison velue et soyeuse des poils de dessus de bras de ce cher Monsieur Pinguin :
- Allo, bonjour, j'aimerais parler à monsieur Stephane G. S'il vous plait.
- C'est moi, Stéphane G. mais c'est madame, madame Stéphane G.
- Ah et vous avez la même ligne Belgacon que votre mari ? Je peux vous parler de nos dernières offres.
- J'ai pas de mari, je suis Stéphane G. Madame. Parce que je suis une fille.
- Ah pardon, je pensais que vous utilisiez le prénom de votre mari.
-... ... ... ... ... ..
- errrm.
-... ... ... ... ... non, j'ai un vrai prénom à moi , j'ai pas besoin d'utiliser celui de quelqu'un d'autre pour m'identifier.
lundi 11 avril 2011
Ces fleurs automatiques ne feront pas l'affaire
Dans :
Cohendy
J'aime bien les listes.
J'en fais toujours plein.
Puis je ne fais pas ce qui est dessus. Il y a toujours demain.
Puis des fois je pense au suicide. En ce moment je rêve de me tatouer les avant-bras à coups de cutter. Tant qu'on y pense et qu'on en parle tout va bien il parait. Et puis j'ai essayé une fois, c'était pas top.
Et puis non, je ne me tuerai pas.
Mais j'y pense. Le matin, en séchant des larmes parce que j'ai pleuré dans mes rêves, dans la salle de bain en me brossant les dents. Assise à mon bureau à écrire des lettres de motivation, en faisant réchauffer ma ratatouille, en disant bonjour à la boulangère. J'y pense. Pas à me tuer, mais à être morte. Parce que ça ferait tellement moins mal, ce serait tellement moins injuste. D'être morte.
Mais il y a toujours demain et les listes. Et si je devais être morte il y a tout ce bordel chez moi. Celui dans les tiroirs, les placards, sous le lit.
Je ne pourrais pas laisser tout ça comme ça. Et il y a toujours demain, et les listes qui s'allongent. Faire ça, ranger ça, réparer ça.
Je pense que si je devais le faire, ma famille trouverait les cartons déjà fait avec les noms des destinataires sur le coté, les comptes en banque vidés, prêts à être fermés, et j'aurais tout débranché, payé les factures du mois, résilié le bail et le téléphone. J'aurais surement même déjà démonté le bureau et pensé à vider le frigo. C'est insensé de garder des choses à manger quand on est mort. Les fringales post-mortem, ça n'existe pas.
Il me faudrait beaucoup de temps. Pas le genre de trucs qu'on fait le soir sur un coup de tête comme ça.
Et puis il faudrait que je fasse en sorte de pas trop puer. Parce que pour entrer chez moi, il faut la clé, je voudrais pas que mes parents aient à défoncer la porte, ça leur ferait des frais, tout ça. Peut être que je glisserai mon double dans la boite à lettres des voisins. Comme ça, au bout de quelques jours quand l'odeur les dérangera, ils comprendront. Pas les voisins du dessous, je les aime bien. Ceux du dessus, les bruyants, ça leur apprendra.
Et puis il faudrait faire un testament, pour dire des trucs, genre où ce serait bien qu'on foute mes cendres, même si je doute que quiconque accepte de les laisser se perdre dans mon paysage. Même si ça me ferait délirer qu'il y ait enfin un bout de moi, même tout carbonisé, qui vienne se poser humide sur le barrage. J'ai toujours rêvé de traverser le barrage. Je demande si les pompes funèbres accepteraient de me laisser pieds nus. C'est stupide puisque je serais brûlée, mais symboliquement parlant, j'ai pas envie de passer l'éternité avec cette putain de torture quotidienne que sont des godillots. Et si dans mon cercueil, ils pouvaient me mettre un oreiller sous les pieds. C'est quand même plus confortable.
J'ai pas encore décidé pour la musique.
Ça m'avait énervé à l'enterrement de mon cousin, d'entendre jouer "Another love song" de Queen Of The Stone Age juste au moment où l'appareil à brûler les gens se mettait en route. Le ronflement du moteur avec par-dessus "and when you read this letter I'll be gone" à l'enterrement de quelqu'un qui n'a pas laissé de lettre , ca fait bizarre. Et puis ça faisait une boucle désagréable, comme si j'enterrais Maxime, pas mon cousin Maxime qui se faisait enterrer à ce moment là, l'autre Maxime, celui d'il y a longtemps qui avait commencé sa dernière lettre par "Quand tu lira cette lettre je serai mort." J'ai jamais pensé à intenter un procès pour plagiat à Queen of The Stone Age, mais c'est parce que j'ai brulé la preuve d'antériorité de la prose de Maxime. Sur la tombe de mon chat. Pas Stanislas, l'autre.
Mais j'ai jamais enterré Maxime. D'ailleurs, je n'ai que de foutre d'aller me recueillir sur une tombe dans un bled paumé de Corrèze. Surtout que ça m'étonnerait qu'ils l'aient enterré sous le nom avec lequel il m'écrivait et que je n'ai aucune idée de l'autre.
Mais je parlais des listes et de mon suicide. Je suppose que si j'étais vraiment prête, j'écrirais suicide en bas de la liste.
- Ranger mon linge
- Séance photo Greum ( 7 pics)
- Vider poubelle
- Poster séance photo Greum
- Préparer baignoire
- Décéder
Bien sûr il faudrait que je barre la dernière tâche avant de l'exécuter, ou pendant si le moyen que j'ai choisi le permet, Mais à tout prendre, je préférerais rester concentrée.
Bon bien sûr, j'y pense juste.Et je suis trop flemmarde, il y aura toujours demain. Mais j'aime frôler l'idée.Flirter avec un début d'embryon de réalité de la chose. Me dire qu'un jour ça ne fera plus mal tout le temps et partout, ce spleen affreux qui me bouffe la vie sans me la prendre, mal à m'en réveiller la nuit et à en mordre l'oreiller.
Ce soir, par exemple, j'ai rangé le bac à couverts.
J'en fais toujours plein.
Puis je ne fais pas ce qui est dessus. Il y a toujours demain.
Puis des fois je pense au suicide. En ce moment je rêve de me tatouer les avant-bras à coups de cutter. Tant qu'on y pense et qu'on en parle tout va bien il parait. Et puis j'ai essayé une fois, c'était pas top.
Et puis non, je ne me tuerai pas.
Mais j'y pense. Le matin, en séchant des larmes parce que j'ai pleuré dans mes rêves, dans la salle de bain en me brossant les dents. Assise à mon bureau à écrire des lettres de motivation, en faisant réchauffer ma ratatouille, en disant bonjour à la boulangère. J'y pense. Pas à me tuer, mais à être morte. Parce que ça ferait tellement moins mal, ce serait tellement moins injuste. D'être morte.
Mais il y a toujours demain et les listes. Et si je devais être morte il y a tout ce bordel chez moi. Celui dans les tiroirs, les placards, sous le lit.
Je ne pourrais pas laisser tout ça comme ça. Et il y a toujours demain, et les listes qui s'allongent. Faire ça, ranger ça, réparer ça.
Je pense que si je devais le faire, ma famille trouverait les cartons déjà fait avec les noms des destinataires sur le coté, les comptes en banque vidés, prêts à être fermés, et j'aurais tout débranché, payé les factures du mois, résilié le bail et le téléphone. J'aurais surement même déjà démonté le bureau et pensé à vider le frigo. C'est insensé de garder des choses à manger quand on est mort. Les fringales post-mortem, ça n'existe pas.
Il me faudrait beaucoup de temps. Pas le genre de trucs qu'on fait le soir sur un coup de tête comme ça.
Et puis il faudrait que je fasse en sorte de pas trop puer. Parce que pour entrer chez moi, il faut la clé, je voudrais pas que mes parents aient à défoncer la porte, ça leur ferait des frais, tout ça. Peut être que je glisserai mon double dans la boite à lettres des voisins. Comme ça, au bout de quelques jours quand l'odeur les dérangera, ils comprendront. Pas les voisins du dessous, je les aime bien. Ceux du dessus, les bruyants, ça leur apprendra.
Et puis il faudrait faire un testament, pour dire des trucs, genre où ce serait bien qu'on foute mes cendres, même si je doute que quiconque accepte de les laisser se perdre dans mon paysage. Même si ça me ferait délirer qu'il y ait enfin un bout de moi, même tout carbonisé, qui vienne se poser humide sur le barrage. J'ai toujours rêvé de traverser le barrage. Je demande si les pompes funèbres accepteraient de me laisser pieds nus. C'est stupide puisque je serais brûlée, mais symboliquement parlant, j'ai pas envie de passer l'éternité avec cette putain de torture quotidienne que sont des godillots. Et si dans mon cercueil, ils pouvaient me mettre un oreiller sous les pieds. C'est quand même plus confortable.
J'ai pas encore décidé pour la musique.
Ça m'avait énervé à l'enterrement de mon cousin, d'entendre jouer "Another love song" de Queen Of The Stone Age juste au moment où l'appareil à brûler les gens se mettait en route. Le ronflement du moteur avec par-dessus "and when you read this letter I'll be gone" à l'enterrement de quelqu'un qui n'a pas laissé de lettre , ca fait bizarre. Et puis ça faisait une boucle désagréable, comme si j'enterrais Maxime, pas mon cousin Maxime qui se faisait enterrer à ce moment là, l'autre Maxime, celui d'il y a longtemps qui avait commencé sa dernière lettre par "Quand tu lira cette lettre je serai mort." J'ai jamais pensé à intenter un procès pour plagiat à Queen of The Stone Age, mais c'est parce que j'ai brulé la preuve d'antériorité de la prose de Maxime. Sur la tombe de mon chat. Pas Stanislas, l'autre.
Mais j'ai jamais enterré Maxime. D'ailleurs, je n'ai que de foutre d'aller me recueillir sur une tombe dans un bled paumé de Corrèze. Surtout que ça m'étonnerait qu'ils l'aient enterré sous le nom avec lequel il m'écrivait et que je n'ai aucune idée de l'autre.
Mais je parlais des listes et de mon suicide. Je suppose que si j'étais vraiment prête, j'écrirais suicide en bas de la liste.
- Ranger mon linge
- Séance photo Greum ( 7 pics)
- Vider poubelle
- Poster séance photo Greum
- Préparer baignoire
- Décéder
Bien sûr il faudrait que je barre la dernière tâche avant de l'exécuter, ou pendant si le moyen que j'ai choisi le permet, Mais à tout prendre, je préférerais rester concentrée.
Bon bien sûr, j'y pense juste.Et je suis trop flemmarde, il y aura toujours demain. Mais j'aime frôler l'idée.Flirter avec un début d'embryon de réalité de la chose. Me dire qu'un jour ça ne fera plus mal tout le temps et partout, ce spleen affreux qui me bouffe la vie sans me la prendre, mal à m'en réveiller la nuit et à en mordre l'oreiller.
Ce soir, par exemple, j'ai rangé le bac à couverts.
Ten fathoms deep on the road to hell
Dans :
Cohendy
Le mari de la dame qui nous gardait le soir après l'école est rentré en pestant.
Le fou avait encore empoisonné des chats.
Les bêtes allaient mourir sous la haie.
Il en avait encore trouvé deux.
Il est ressorti en ronchonnant qu'il allait les jeter.
Par la baie vitré, je l'ai vu passer, une bête dans chaque main.
Dans la gauche le grand corps raide et roux de Stannislas.
J'ai renversé mon chocolat froid.
Le fou avait encore empoisonné des chats.
Les bêtes allaient mourir sous la haie.
Il en avait encore trouvé deux.
Il est ressorti en ronchonnant qu'il allait les jeter.
Par la baie vitré, je l'ai vu passer, une bête dans chaque main.
Dans la gauche le grand corps raide et roux de Stannislas.
J'ai renversé mon chocolat froid.
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