mercredi 22 novembre 2017

Les Arcanes - 4 - L'Empereur

Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l'être mais aussi la sagesse de distinguer l'un de l'autre.
- Marc Aurèle


Dimanche 26 février

Le samedi s’était terminé aigre-doux. 

Après quelques heures dans la pénombre, auprès du poêle, à lire à la lampe de poche ou à discuter sans grand enthousiasme de tout et de rien, surtout de rien, et avec beaucoup de précaution, la tempête s’était calmée. 
Marozia et Aleph sortirent constater les dégâts. Aleph prit quelques photos de la grange pour les propriétaires de la ferme et pour l’assurance de Marozia.
Finalement, ils dégagèrent la R19 sans trop de problème, seule une poutre s’était couchée sur son toit, occasionnant quelques petites bosses et deux belles rayures. Rien que son assurance ne rembourserait.

Elle avait repris la route en lui demandant de la tenir au courant si d’autres cartes lui parvenaient. Aleph lui serra la main et lui proposa le plus innocemment du monde, même si aucune carte ne faisait son apparition, d’aller au restaurant avec lui et Guillermo dans les jours à venir, histoire de discuter dans des circonstances moins apocalyptiques. La réponse dépourvue de toute forme d’engagement dans un sens comme dans l’autre de Marozia aurait fait frémir un normand centriste descendant de Salomon.

La matinée d’Aleph s'acheva avec un peu de ménage pour dégager toutes les feuilles qui étaient entrées dans l’appartement les rares fois où ils avaient osé ouvrir la porte, puis le ramassage plus physique des gros débris de branches qui parsemaient la cour. Enfin, il avisa la vache qui avait élu domicile dans la remise à bois. Les étables de la ferme étaient encore fonctionnelles et le hangar qui servait à garer les voitures contenait également quelques ballots de foin et de paille, il étala une litière de paille dans un box, remplit un seau d’eau, et mis du foin dans la  mangeoire et attira la vache dans l’étable en lui présentant un poignée de foin qu’elle suivit docilement. Il ferma la porte derrière elle. La recherche de son propriétaire attendrait le lendemain, la tempête reprenait.

Le reste de la journée fut passé par Aleph comme par Guillermo entre repas chimiques, siestes trop légères et lecture de piètre qualité. Ils accueillirent la nuit avec soulagement.

***

Le réveil sonna à 7h, Aleph était déjà réveillé mais comme cela devenait son habitude, il avait migré sur le canapé en face du poêle et, enroulé dans son plaid, il profitait de la chaleur mouvante et des crépitements du bois. Pris dans sa torpeur il sursauta, confondant la sonnerie du réveil avec celle du téléphone. Puis soulagé, il éteint l’appareil qu’il avait posé sur la table basse et avisa le téléphone, toujours décroché. Pris d’un vague sentiment de culpabilité, il alla le raccrocher. La femme de Guillermo était sans nouvelle de lui depuis près de deux jours et d’après les infos, les dégâts dans toute la France étaient extrêmement importants. Il devrait rappeler avec tact et délicatesse à son directeur qu’il avait un devoir conjugal à accomplir. L’animation de la matinée précédente avait relancé la fièvre de Guillermo, il avait passé le plus clair de son temps dans sa chambre.

Un tremblement agita la maison et un bourdonnement soutenu parvint aux oreilles d’Aleph, Le chauffe-eau venait de se mettre en route, ainsi que le frigo. Aleph s’étira avec délice et anticipation, il allait enfin pouvoir prendre une douche chaude. Ses cheveux graissaient et il détestait la sensation des boucles noires qui collaient dans son cou.

***
Propre, rasé et les boucles de sa chevelure sèches et ordonnées, Aleph frappa à la porte de la chambre de son directeur avec un plateau chargé d’un petit déjeuner conséquent. 
Œufs bénédictine, tartines, fromage et jambon sec ainsi qu’une cafetière remplie et un verre de jus d’orange.
"Le petit déjeuner de Monsieur est servi ! s’exclama Aleph en posant le plateau sur la table de chevet du lit jumeau où se trouvait un tas de couverture et supposément, quelques strates en dessus, Guillermo.
Un grognement indistinct lui parvint de sous les couches de tissus. Il semblait désapprobateur mais nonobstant l’intonation, Aleph continua avec entrain.
- C’est le calme après la tempête, le soleil se lève et on le voit pour la première fois depuis 3 jours, tu devrais en profiter !"
Il ouvrit grand la fenêtre et détacha les volets. Un courant d’air vivifiant traversa la pièce, chassant l’odeur un peu rance de sueur et de renfermé que Guillermo avait distillé les deux jours précédents.
L’onomatopée éructée par l’homme à la tête enfuie sous son oreiller était cette fois très claire. Aleph referma la fenêtre.
"Désolé mon brave, mais ça puait, et le délicat fumet du festin que je t’ai préparé ne méritait pas une telle concurrence déloyale."
Aleph était d’humeur brillante. Il abandonna son supérieur à ses soupirs et ses quintes de toux et sortit vérifier si la vache se portait bien.

C’était le cas. 

Couchée sur la paille, mâchonnant un peu de foin elle lui jeta un regard placide. Aleph décida de monter jusqu’à la ferme suivante, chez les Guillaume, pour voir si il ne manquait pas une tête à leur cheptel. La ferme se trouvait environ 1 km plus haut sur la petite route de campagne. Une petite sortie ne lui ferait pas de mal.

15 minutes plus tard, il arrivait, suant et légèrement essoufflé dans la cour de la ferme. Monsieur Guillaume, un cinquantenaire trapu et grisonnant et sa femme taillée sur le même modèle étaient occupés à déblayer la cour. La femme le salua d’un grand signe et d’un sourire et partit d’un pas vif en poussant une brouette pleine de débris divers, laissant son mari accueillir le visiteur.
"Tiens voilà, l’historien, ça va en bas, pas trop de dégâts ?
- Non, sourit Aleph, s’abstenant de corriger le fermier sur la véritable dénomination de son métier. En revanche, nous avons dû adopter une vache.
- Vous êtes sûrs que ce n’est pas un mammouth ? rigola le fermier.
Aleph était vraiment de bonne humeur, il l’accompagna dans son éclat de rire.
- Non, je pense même pouvoir affirmer que c’est une normande, à la robe crème. Elle est marquée, la pastille de son oreille est jaune. C’est à vous ?
- Ah tiens, oui, probable. C’est une bonne nouvelle. On en a perdu 3 au dernier décompte. Et un veau. On les avait toutes rentrées en catastrophe mais certaines étaient trop loin dans le pré et mon ouvrier n’a pas su les récupérer.
- Je vais garder l’œil ouvert. Vous n’avez pas eu trop de soucis avec tout ce vents ?
- Oh… Quelques clôtures enfoncées par des branches, les bêtes perdues mais on va les rattraper, et une demi douzaine de tuiles. A part le nettoyage, on s’en sort bien.
- Tant mieux, Tant mieux ! s’exclama joyeusement Aleph, surpris lui même du degré d’enthousiasme qu’il pouvait mettre dans une conversation avec un type quasiment inconnu qu’il ne reverrait plus de sa vie d’ici 6 mois. Dites… Je me demandais, puisque vous avez quelques vaches dans le coin. Vous avez surement quelques tanneries ?
- Quelques-unes oui. 
- Vous ne sauriez pas où se trouve la plus proche ?
- Chez Aubert, au grand bourg, à sa sortie sur la nationale, l’informa le fermier. Sinon il faut aller à la ville."
Madame Rousseau en lui remettant les clés des appartements pour l’équipe, une semaine plus tôt, lui avait déjà expliqué à quoi correspondaient le «Bourg», le «Grand bourg», la «Ville» et la «Grande Ville» au village. Il ne demanda donc pas plus d’explication. En revanche, penser à Madame Guillaume lui rappela sa conversation de la veille avec Marozia Jeanne. Il hésita quelques instant avant de poser un nouvelle question.  Puis d’un ton très détaché il se lanca :
"Je voulais visiter le musée du château ce week-end, j’espère qu’ils n’ont pas eu trop de dégâts dans leur collection avec cet orage.
Monsieur Guillaume s’appuya sur sa fourche et tourna la tête vers le bourg, comme si derrière les arbres il voyait le château. Il souffla, pensif.
- J’espère qu’ils n’ont rien eu non. C’est un beau bâtiment et il contient la mémoire du coin. Et, avec le maire, la dame Jeanne ne va pas être aidée si elle a des soucis.
- La Dame Jeanne ?
- La directrice du musée.
Une fois de plus, Aleph ne rectifia pas l’erreur de son interlocuteur.
- Une dame bien je trouve, elle fait de bonnes choses pour le village, mais Elle n’a pas commencé du bon pied ici, poursuivit le fermier, mais bon, je ne vais pas vous embêter avec des ragots du coin, vous avez surement déjà assez à faire à reconstituer les parties de chasses de nos hommes des cavernes. Cela dit, le château est fermé en hiver, mais entre historiens, peut-être qu’elle vous laissera visiter gratis ?"

Aleph n’insista pas, il était tombé sur un homme discret et respectueux de la vie privé des gens. C’était bien sa veine. Il ne saurait rien de plus aujourd’hui sur la rivalité entre Marozia Jeanne et le maire. Il parla encore du temps qu’il allait faire, ce qui pour une fois pouvait se révéler utile, puis pris congé après avoir indiqué que le fermier pouvait envoyer un ouvrier agricole chercher sa vache quand il le voulait dans l’étable et que la bête serait nourrie et abreuvée en attendant.
Le chemin du retour, en descente, fut parcouru au petit trot car le vent s’était remis à souffler et les nuages qui s’accumulaient fort bas contre les collines alentours ne présageaient rien de bon.
Essoufflé mais ragaillardi par sa sortie, Aleph poussa la porte d’entrée de l’appartement d’une main glacé et rougie par le froid.  Il inspira avec joie l’air bien chaud du salon et senti l’odeur du poêle lui brûler la gorge.
Guillermo était sorti de sa chambre, habillé et, à en juger par ses joues rasées de près, ses cheveux humides lissés en arrière et l’odeur d’Eau Sauvage qu’il distillait autour de lui telle une aura saveur vetiver, fraîchement sorti de la douche, d'ailleurs dnas la salle de bain, la radio en sourdine diffusait King of Pain de The Police. 
Assis en tailleur près du guéridon du téléphone, installé sur un coussin arraché au canapé  il se chamaillait en catalan avec sa femme. Aleph tenta de ne pas trop écouter et s’apprêtait à migrer vers la cuisine, mais Guillermo tout en continuant sa conversation  mouvementée lui fit signe d’approcher. Aleph s’exécuta et suivi du regard le doigt long et osseux de son patron. Posée sur son genou gauche, une carte. Au début, Aleph crut reconnaître l’Impératrice, amenée la veille par Marozia Jeanne. Il la saisit.
La construction de la carte était similaire, mais figure couronnée était un homme. Grand, anguleux, le cheveu poivre et sel et l’air manifestement sud –européen. L’empereur donc, déduit Aleph et il jeta un regard interrogateur à son compagnon.
Guillermo sans interrompre ce qui semblait maintenant être un long monologue de reproches de la part de sa femme pointa la table basse. 
Dessus, une enveloppe.


Sur l’enveloppe, en lettres de sang : « Guillermo »


Bonus Track 

King of pain - the Police


10 658/50 000


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