jeudi 24 janvier 2019

Doctor, can you hear me because I don't feel right.

L'ennui ronge doucement mais sûrement ma fine carapace de patience.

Le chat, arrangé en une sphère aux contours incertains, ronronne imperceptiblement à mes côtés pendant que d'une chorégraphie mécanique à trois doigts j'importe des photos de poupées. Des dizaines de photos de poupées, des centaines de photos de poupées. Des milliers. La mémoire de mon ordinateur crie grâce parfois.

Ca pourrait être pire comme job, mais j'ai mes préférences.

Parfois la ribambelle de clichés qui défile sur mon écran raconte une histoire et je me prends à rêver prendre le thé avec ce prince Chinois au profil hautain et au costume délicatement brodé. Parfois d'humeur bon enfant, je ris des mésaventures de ce poupon aux yeux disproportionnés et pleins d'étoiles qui, dans un décor surchargé à la Lewis Carroll, semble avoir bien du mal à se servir une part de gâteau.
Aujourd'hui, c'est beaucoup moins amusant, les photos sont laides, l'éclairage est jaunâtre et on voit les plis du rideau noir et poussiéreux derrière. Les poupées ont des traits grossiers et des yeux aliens qui ne m'inspirent qu'une indifférence blasée. Je peine à trouver la photo à mettre en avant sur le profil du produit. Aucun cadrage n'est flatteur. C'est une catastrophe esthétique.

J'écoute en boucle Cold Cold Cold de Cage The Elephant parce que c'est à propos. J'interromps parfois la ritournelle désespérante pour me rouler les tympans quelques minutes dans les basses sales et larsenées de White Is Not My Color This Evening de Cherry Glazerr, parce que c'est à propos aussi et que mes règles cette semaine, à défaut de faire faire des loopings à mon utérus, me donnent la peau grasse et sèche à la fois. Croyez moi, c'est un souci majeur par ce temps froid.

Cette vague glaçante d'ennui teinté d'agacement a commencé hier je crois, en regardant IO, le film à la minute ressentie la plus longue du monde.
Je m'étirais paresseusement  devant la télé, contorsionnée sur mon tapis bleu et sous le regard circonspect du chat qui se demandait pourquoi je grimaçais tant en tentant, les mains agrippées aux pieds, de toucher mes genoux de mon nez. C'est si simple pourtant. Pour un chat, idiot.

Viktor & Rolf - Printemps -Eté 2019

J'abandonnais ensuite les images lentes et des personnages poussifs qui s'étalaient sur l'écran semblant se craqueler sous la pesanteur du scénario pour rejoindre une chambre glacée et un volume didactique aride (Ohm (de la loi du même nom) n'est pas mon ami).

J'aurais pu ensuite sereinement tomber dans un sommeil sans rêve mais mon cerveau en décidait autrement, m'amenant en train dans des tunnels sombres qui n'existaient pas vraiment, me faisant revisiter les murs pelés d'anciens garages de mon enfance.  Me forçant à admirer ,plantée dans les odeurs de pneu et d'huile de vidange, des photos jaunis d'événements passés n'ayant jamais vraiment existé et dont les acteurs, tirés de ma vie ou des limbes, avaient le teint cireux des défunts sur les memento mori victoriens.

Comment commencer gaiement la journée avec un tel prélude onirique ?


Il y a le facteur humain aussi.

En commençant par le facteur que j'attendais et qui n'est jamais passé.

Puis tous les autres qu'on ne voit pas mais qui se glissent sournoisement dans les mails et les messageries avec des questions si bêtes qu'elle n'appellent en réponse qu'un silence béat devant une telle vacuité, des demandes auxquelles ont a déjà répondu mille fois, des interrogations qui contiennent leur propres réponses.  Toutes ces sollicitations qui après des jours de calme et de silence et de stimulation intellectuelle correcte arrivent comme une longue et violente vague de tsunami, effaçant peu à peu toute trace d'empathie sincère dans mes réponses. La politesse comme dernière et fragile façade pour dissimuler mon mépris grandissant de la bêtise et de la paresse intellectuelle.

Pourquoi aujourd'hui justement ? Quel instinct primaire pousse ces individus lambda à m'agresser en meute avec leurs tracas insipides ?

C'est trop.

Je tresse mes cheveux, j'enfile un manteau, des pompes, je passe au point poste poser les trois commandes de la veille et je pars profiter des derniers rais de lumière pour faire les vitrines.
La seule vitrine  qui m'intéresse vraiment c'est celle du magasin de chaussures, depuis que j'ai récupéré des pieds presque symétriques, j'ai un appétit quasi sexuel pour les escarpins.

Pas que je puisse déjà en mettre, mais on est plus très loin, alors cette fois j'estime pouvoir m'autoriser à rêver. Sauf que la vitrine est noire, le magasin est sombre et froid et en dépit de la porte entrouverte, le type à la caisse plongé dans ses papiers ne m'invite pas à entrer. Je voulais rêvasser un peu, pas mourir gelée au milieu d'un océan de tatanes glacées.

Je vais en face, chez les dames dont les vêtements les plus cheap, c'est du Versace. C'est chez elles que j'ai eu la seule et unique robe de cocktail que je possède, pour une soirée à thème James Bond où ne pouvant me résoudre à faire M, j'avais choisi Vesper Lynd, parce que mes seins me le permettent.

Les deux mamies qui tiennent le magasin portent beaucoup trop de voiles synthétiques, de fourrures et de paillettes pour faire sérieux (de mémoire,  la Diva de Chez Maman à Bruxelles s'habille plus sobrement pour ses shows.)

Pourtant elles sont de bon conseil.
Elles boivent le thé pendant que je détaille une paire de bottines avec des talons cloutés et une tête de mort en cristaux Swarovsky.
Leur conversation murmurée, aux mots que je peux en saisir, semble sortie du Diable s'habille en Prada, côté script des secrétaires cancanières.

Je me promène quelques minutes entre les portants, frôlant beaucoup d'horreurs mais aussi quelques trésors et je ressors ravigotée, bien que l'intérieur de mes narines semble avoir été passé au papier de verre tant l'odeur de Patchouli était prégnante dans la boutique.
Mon Gypsy Water de Byredo n'a pas tenu le choc. Il est pas génial de toute manière, l'échantillon finira dans la coupelle des toilettes, res publica pour visiteur en mal de fragrance,  avec Amen et La Petite Robe Noire.

C'est bien la peine de vendre du tissu fait art si c'est parfumer l'endroit avec un équivalent humain du désodorisant à chiotte.
Personne n'est parfait.


Je rentre.
Pas de nouveau mail.
Il fait sombre.
Le chat ronronne subtilement.


J'ai un peu pardonné à l'humanité son absence de finesse et de beauté pour cette journée blafarde mais il faudrait voir à ne pas recommencer.



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