mercredi 22 novembre 2017

Les Arcanes - 4 - L'Empereur

Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l'être mais aussi la sagesse de distinguer l'un de l'autre.
- Marc Aurèle


Dimanche 26 février

Le samedi s’était terminé aigre-doux. 

Après quelques heures dans la pénombre, auprès du poêle, à lire à la lampe de poche ou à discuter sans grand enthousiasme de tout et de rien, surtout de rien, et avec beaucoup de précaution, la tempête s’était calmée. 
Marozia et Aleph sortirent constater les dégâts. Aleph prit quelques photos de la grange pour les propriétaires de la ferme et pour l’assurance de Marozia.
Finalement, ils dégagèrent la R19 sans trop de problème, seule une poutre s’était couchée sur son toit, occasionnant quelques petites bosses et deux belles rayures. Rien que son assurance ne rembourserait.

Elle avait repris la route en lui demandant de la tenir au courant si d’autres cartes lui parvenaient. Aleph lui serra la main et lui proposa le plus innocemment du monde, même si aucune carte ne faisait son apparition, d’aller au restaurant avec lui et Guillermo dans les jours à venir, histoire de discuter dans des circonstances moins apocalyptiques. La réponse dépourvue de toute forme d’engagement dans un sens comme dans l’autre de Marozia aurait fait frémir un normand centriste descendant de Salomon.

La matinée d’Aleph s'acheva avec un peu de ménage pour dégager toutes les feuilles qui étaient entrées dans l’appartement les rares fois où ils avaient osé ouvrir la porte, puis le ramassage plus physique des gros débris de branches qui parsemaient la cour. Enfin, il avisa la vache qui avait élu domicile dans la remise à bois. Les étables de la ferme étaient encore fonctionnelles et le hangar qui servait à garer les voitures contenait également quelques ballots de foin et de paille, il étala une litière de paille dans un box, remplit un seau d’eau, et mis du foin dans la  mangeoire et attira la vache dans l’étable en lui présentant un poignée de foin qu’elle suivit docilement. Il ferma la porte derrière elle. La recherche de son propriétaire attendrait le lendemain, la tempête reprenait.

Le reste de la journée fut passé par Aleph comme par Guillermo entre repas chimiques, siestes trop légères et lecture de piètre qualité. Ils accueillirent la nuit avec soulagement.

***

Le réveil sonna à 7h, Aleph était déjà réveillé mais comme cela devenait son habitude, il avait migré sur le canapé en face du poêle et, enroulé dans son plaid, il profitait de la chaleur mouvante et des crépitements du bois. Pris dans sa torpeur il sursauta, confondant la sonnerie du réveil avec celle du téléphone. Puis soulagé, il éteint l’appareil qu’il avait posé sur la table basse et avisa le téléphone, toujours décroché. Pris d’un vague sentiment de culpabilité, il alla le raccrocher. La femme de Guillermo était sans nouvelle de lui depuis près de deux jours et d’après les infos, les dégâts dans toute la France étaient extrêmement importants. Il devrait rappeler avec tact et délicatesse à son directeur qu’il avait un devoir conjugal à accomplir. L’animation de la matinée précédente avait relancé la fièvre de Guillermo, il avait passé le plus clair de son temps dans sa chambre.

Un tremblement agita la maison et un bourdonnement soutenu parvint aux oreilles d’Aleph, Le chauffe-eau venait de se mettre en route, ainsi que le frigo. Aleph s’étira avec délice et anticipation, il allait enfin pouvoir prendre une douche chaude. Ses cheveux graissaient et il détestait la sensation des boucles noires qui collaient dans son cou.

***
Propre, rasé et les boucles de sa chevelure sèches et ordonnées, Aleph frappa à la porte de la chambre de son directeur avec un plateau chargé d’un petit déjeuner conséquent. 
Œufs bénédictine, tartines, fromage et jambon sec ainsi qu’une cafetière remplie et un verre de jus d’orange.
"Le petit déjeuner de Monsieur est servi ! s’exclama Aleph en posant le plateau sur la table de chevet du lit jumeau où se trouvait un tas de couverture et supposément, quelques strates en dessus, Guillermo.
Un grognement indistinct lui parvint de sous les couches de tissus. Il semblait désapprobateur mais nonobstant l’intonation, Aleph continua avec entrain.
- C’est le calme après la tempête, le soleil se lève et on le voit pour la première fois depuis 3 jours, tu devrais en profiter !"
Il ouvrit grand la fenêtre et détacha les volets. Un courant d’air vivifiant traversa la pièce, chassant l’odeur un peu rance de sueur et de renfermé que Guillermo avait distillé les deux jours précédents.
L’onomatopée éructée par l’homme à la tête enfuie sous son oreiller était cette fois très claire. Aleph referma la fenêtre.
"Désolé mon brave, mais ça puait, et le délicat fumet du festin que je t’ai préparé ne méritait pas une telle concurrence déloyale."
Aleph était d’humeur brillante. Il abandonna son supérieur à ses soupirs et ses quintes de toux et sortit vérifier si la vache se portait bien.

C’était le cas. 

Couchée sur la paille, mâchonnant un peu de foin elle lui jeta un regard placide. Aleph décida de monter jusqu’à la ferme suivante, chez les Guillaume, pour voir si il ne manquait pas une tête à leur cheptel. La ferme se trouvait environ 1 km plus haut sur la petite route de campagne. Une petite sortie ne lui ferait pas de mal.

15 minutes plus tard, il arrivait, suant et légèrement essoufflé dans la cour de la ferme. Monsieur Guillaume, un cinquantenaire trapu et grisonnant et sa femme taillée sur le même modèle étaient occupés à déblayer la cour. La femme le salua d’un grand signe et d’un sourire et partit d’un pas vif en poussant une brouette pleine de débris divers, laissant son mari accueillir le visiteur.
"Tiens voilà, l’historien, ça va en bas, pas trop de dégâts ?
- Non, sourit Aleph, s’abstenant de corriger le fermier sur la véritable dénomination de son métier. En revanche, nous avons dû adopter une vache.
- Vous êtes sûrs que ce n’est pas un mammouth ? rigola le fermier.
Aleph était vraiment de bonne humeur, il l’accompagna dans son éclat de rire.
- Non, je pense même pouvoir affirmer que c’est une normande, à la robe crème. Elle est marquée, la pastille de son oreille est jaune. C’est à vous ?
- Ah tiens, oui, probable. C’est une bonne nouvelle. On en a perdu 3 au dernier décompte. Et un veau. On les avait toutes rentrées en catastrophe mais certaines étaient trop loin dans le pré et mon ouvrier n’a pas su les récupérer.
- Je vais garder l’œil ouvert. Vous n’avez pas eu trop de soucis avec tout ce vents ?
- Oh… Quelques clôtures enfoncées par des branches, les bêtes perdues mais on va les rattraper, et une demi douzaine de tuiles. A part le nettoyage, on s’en sort bien.
- Tant mieux, Tant mieux ! s’exclama joyeusement Aleph, surpris lui même du degré d’enthousiasme qu’il pouvait mettre dans une conversation avec un type quasiment inconnu qu’il ne reverrait plus de sa vie d’ici 6 mois. Dites… Je me demandais, puisque vous avez quelques vaches dans le coin. Vous avez surement quelques tanneries ?
- Quelques-unes oui. 
- Vous ne sauriez pas où se trouve la plus proche ?
- Chez Aubert, au grand bourg, à sa sortie sur la nationale, l’informa le fermier. Sinon il faut aller à la ville."
Madame Rousseau en lui remettant les clés des appartements pour l’équipe, une semaine plus tôt, lui avait déjà expliqué à quoi correspondaient le «Bourg», le «Grand bourg», la «Ville» et la «Grande Ville» au village. Il ne demanda donc pas plus d’explication. En revanche, penser à Madame Guillaume lui rappela sa conversation de la veille avec Marozia Jeanne. Il hésita quelques instant avant de poser un nouvelle question.  Puis d’un ton très détaché il se lanca :
"Je voulais visiter le musée du château ce week-end, j’espère qu’ils n’ont pas eu trop de dégâts dans leur collection avec cet orage.
Monsieur Guillaume s’appuya sur sa fourche et tourna la tête vers le bourg, comme si derrière les arbres il voyait le château. Il souffla, pensif.
- J’espère qu’ils n’ont rien eu non. C’est un beau bâtiment et il contient la mémoire du coin. Et, avec le maire, la dame Jeanne ne va pas être aidée si elle a des soucis.
- La Dame Jeanne ?
- La directrice du musée.
Une fois de plus, Aleph ne rectifia pas l’erreur de son interlocuteur.
- Une dame bien je trouve, elle fait de bonnes choses pour le village, mais Elle n’a pas commencé du bon pied ici, poursuivit le fermier, mais bon, je ne vais pas vous embêter avec des ragots du coin, vous avez surement déjà assez à faire à reconstituer les parties de chasses de nos hommes des cavernes. Cela dit, le château est fermé en hiver, mais entre historiens, peut-être qu’elle vous laissera visiter gratis ?"

Aleph n’insista pas, il était tombé sur un homme discret et respectueux de la vie privé des gens. C’était bien sa veine. Il ne saurait rien de plus aujourd’hui sur la rivalité entre Marozia Jeanne et le maire. Il parla encore du temps qu’il allait faire, ce qui pour une fois pouvait se révéler utile, puis pris congé après avoir indiqué que le fermier pouvait envoyer un ouvrier agricole chercher sa vache quand il le voulait dans l’étable et que la bête serait nourrie et abreuvée en attendant.
Le chemin du retour, en descente, fut parcouru au petit trot car le vent s’était remis à souffler et les nuages qui s’accumulaient fort bas contre les collines alentours ne présageaient rien de bon.
Essoufflé mais ragaillardi par sa sortie, Aleph poussa la porte d’entrée de l’appartement d’une main glacé et rougie par le froid.  Il inspira avec joie l’air bien chaud du salon et senti l’odeur du poêle lui brûler la gorge.
Guillermo était sorti de sa chambre, habillé et, à en juger par ses joues rasées de près, ses cheveux humides lissés en arrière et l’odeur d’Eau Sauvage qu’il distillait autour de lui telle une aura saveur vetiver, fraîchement sorti de la douche, d'ailleurs dnas la salle de bain, la radio en sourdine diffusait King of Pain de The Police. 
Assis en tailleur près du guéridon du téléphone, installé sur un coussin arraché au canapé  il se chamaillait en catalan avec sa femme. Aleph tenta de ne pas trop écouter et s’apprêtait à migrer vers la cuisine, mais Guillermo tout en continuant sa conversation  mouvementée lui fit signe d’approcher. Aleph s’exécuta et suivi du regard le doigt long et osseux de son patron. Posée sur son genou gauche, une carte. Au début, Aleph crut reconnaître l’Impératrice, amenée la veille par Marozia Jeanne. Il la saisit.
La construction de la carte était similaire, mais figure couronnée était un homme. Grand, anguleux, le cheveu poivre et sel et l’air manifestement sud –européen. L’empereur donc, déduit Aleph et il jeta un regard interrogateur à son compagnon.
Guillermo sans interrompre ce qui semblait maintenant être un long monologue de reproches de la part de sa femme pointa la table basse. 
Dessus, une enveloppe.


Sur l’enveloppe, en lettres de sang : « Guillermo »


Bonus Track 

King of pain - the Police


10 658/50 000


lundi 6 novembre 2017

Les Arcanes - 3 - L'Impératrice


Mais la mort changeait peu de choses à cette intimité qui depuis des années se passait de présence l'impératrice restait ce qu'elle avait toujours été pour moi : un esprit, une pensée à laquelle s'était mariée la mienne.
Mémoires d'Hadrien (1951) - Marguerite Yourcenar

Samedi 25 février 1989

La tempête avait fait rage toute la nuit et Aleph l'avait passé dans un état équivalent : rageur ; partagé entre l'incompréhension, la colère et l'embarras.
Pour commencer le comportement de Madame Rousseau était des plus étranges. Pourquoi appeler Le Jean une femme, pourquoi la désigner ainsi devant une personne étrangère aux ragots et histoires du village ? Et pourquoi l'envoyer se faire mal juger dès la première seconde, alors qu'il ne lui avait rien fait. Pensait-elle qu'il n'irait pas au château ?
De plus, quel type de "plaisanterie" pouvait bien faire le maire à la curatrice du château pour que deux cartes de tarot la mettent dans un tel état.
Et qui appelait sa fille Marozia quand son nom de famille était Jeanne ? Qui appelait sa fille Marozia tout court .Même si en matière de prénom, il n'avait rien à lui envier, au moins le sien n'était pas lié à celui d'une femme qui avait incarné le mythe de la pornocratie pontificale.
Et enfin, les cartes. Qu'y-avait-elle lu précisément pour y voir une insulte ?
La coïncidence était impossible, son nom, une référence au sien, laissé dans une grotte.
Par qui... Mme Rousseau et sa permanente impeccable ? Le maire, ce notaire quarantenaire et sportif qu'il n'avait croisé qu'une fois. Ce type avait-il seulement retenu son prénom ? Et que foutait cette snobinarde estampillé Versaillaise de Marozia Jeanne, au fin fond du plateau des 1000 vaches dans un château de campagne, juchée sur une colline à gérer une collection régionale ?

Aleph rumina ainsi une bonne partie de la nuit et ses quelques périodes de sommeil étaient régulièrement troublées par les bruits de l'extérieur. Des choses roulaient ou s'effondraient dans la cour.
Finalement à 5h, il renonça à dormir. Le poêle, son meilleur ami du moment, fut nourri avec largesse et Aleph dosa généreusement son premier café de la journée. Il mit aussi du beurre sur ses tranches de brioches.
La petite radio à piles était bloquée sur France Musique. La veille, pour passer le temps, Guillermo avait cherché une radio locale sur ondes courtes. Mais à cette heure ci, il ne s'y passait rien. Vivaldi ferait l'affaire pour le moment.
Aleph, à la lueur de la lampe de poche se plongea dans la lecture  de Ne Pleure Pas Ma Belle de Mary Higgins Clark, sûrement abandonné  là par le précédent visiteur du gîte, c'était tiède et sans grand intérêt mais ça se laissait lire. Pour la première fois depuis sa discussion avec Guillermo la veille au soir, le cerveau d'Aleph sembla cesser de bourdonner.

A 8h le jour se leva, surement motivé par la sonnerie du téléphone.

Samedi matin, 8h. Aleph aurait préféré que la ligne reste en dérangement. 20 sonneries stridentes plus tard, la personne à l’autre bout du fil n'abandonnait pas. Un seul être  au monde était capable d'une telle obstination.

Aleph soupira et se dégagea du canapé. Sa main resta suspendue un instant au dessus du combiné, espérant que peut-être qu’après une sonnerie supplémentaire, l'appareil replongerait dans le silence. Peut-être qu'un arbre quelque part allait tomber sur la ligne. Mais non.
« Allo.
- Guillermo.
- Non c'est Aleph, Mad...
- Guillermo.
C'était un ordre, pas une question
- Guillermo est encore endormi madame Hubert.
- Et la grotte ?
- Elle... ne dort pas. C'est une grotte. »
10 secondes, pensa Aleph, il n'avait tenu que 10 secondes sans avoir envie de lui balancer le premier objet contondant à la figure. Le silence au bout du fil fut glacial. Mais bref.
« Monsieur Kaplan.  
Peu de gens arrivaient à lui faire prendre son nom pour une insulte aussi bien que Madeleine Hubert.
- La grotte était en parfait état quand j'y suis allé hier.
- Et aujourd'hui ?
- Il est 8 heures du matin. Nous sommes samedi.
- Vous me prenez pour une idiote qui ne sait pas lire ?
- Non. »
Le mot était d'une sécheresse qui sous-entendait tellement l'inverse qu'il du provoquer des fissures dans l'oreille de son interlocutrice car elle ne renchérit pas.
Guillermo était apparu dans l'encadrement de la porte de sa chambre au début de la conversation. Le cheveu en bataille, les yeux gonflés, sa couette rose enroulée autour des épaules, il serrait un coussin dans ses bras. Soit son état ne s’était pas amélioré, soit la sonnerie prolongée l’avait tiré d’un très profond sommeil. Sa longue carcasse sembla glisser jusqu'à Aleph. Il lui prit le combiné des mains et s'affala sur le sol, non sans y avoir préalablement laissé tomber son oreiller pour amortir sa chute.
- Madeleine, doux cauchemar de mes nuits et thème principal de mes hallucinations diurnes, que puis-je faire pour toi ? grinca-t-il avant de partir dans une quinte de toux d'une violence feinte.
Aleph saisit l'écouteur et s'installa en tailleur près de son chef. Ses conversations avec leur directrice de département étaient toujours un merveilleux moment de distraction, à condition de ne pas se retrouver seul ensuite avec Madeleine Hubert, qui se défoulait alors sur le premier venu dont le grade était inférieur au sien.
- Guillermo, je vais finir par vous renvoyer.
- Vous ne pouvez pas, mais c'est très gentil de penser à moi. Comme mon assistant vous le disait, nous somme samedi, je suis malade et dehors une tempête à décorner les vaches fait rage. Mieux même, je pense avoir vu une vache complète passer en tourbillonnant devant ma fenêtre pas plus tard qu’il y a deux minutes. Pour ces trois raisons, La grotte attendra. Elle nous a attendu quelques dizaines de milliers d’années, je suis sûr que deux jours de plus ne lui sembleront pas excessifs. Vous aviez autre chose à nous communiquer ? Un éventuel retour de certains de nos collègues ? Des nouvelles de la jambe cassée de Julien ? Vos meilleurs vœux de rétablissement ?  Quelques mots de caution et d'encouragement pour nous aider à surmonter la tempête du siècle perdu sans électricité au milieu de nulle part, un mot aimable pour changer ?
- ...
- C'est bien ce que je me disais.
- Judith devrait revenir mardi. Comment allez vous ?
- Ah ! Attention, vous allez attraper des cloques sur la langues avec toutes ces bonnes et sincères formules.
- Guillermo, n'en rajoutez pas, vous savez l'importance de ce projet, la difficulté à obtenir des financements, les mécènes et ma hiérarchie me soufflent sur la nuque. Le budget...
- Oui, oui, Madeleine je sais. Mais un peu de respect pour mon assistant, et moi-même, ça me ferait plaisir. Il est livide dès qu'il doit vous parler le pauvre. Pour répondre à votre question : Je vais mieux qu'hier, j'ai même soudain une sauvage envie de glace à la crème à l'ananas. Sûre preuve de ma guérison imminente. Allez comprendre. Nous serons sans faute à la caverne lundi à 8h.
- Bien. Bonne nouvelle.
- Et sur ce, on frappe à la porte. Je vous laisse. »
Guillermo raccrocha et ôta rapidement le combiné de son socle pour être sûr de ne pas subir un nouvel assaut de leur patronne.
Aleph avait beau savoir que ces deux là se connaissaient depuis plus de 30 ans et avaient une relation de travail sadique mais parfaitement efficace, les piques de Guillermo le laissaient toujours pantois. Madeleine, brillante et plutôt douée en politique avait la subtilité et le tact d'une moissonneuse-batteuse quand il s'agissait de gérer des humains. Mais Guillermo avait raison : Quelqu'un frappait vigoureusement à la porte. Un conducteur perdu dans la tempête ?
Il se leva prestement et se hâta d'aller ouvrir la porte, pendant que Guillermo. Une bourrasque et quelques feuilles terminèrent leur course dans le salon. Marozia Jeanne suivit immédiatement.

Dehors, avant de refermer la porte derrière elle, Aleph aperçut une Renault 19 noire garée près de l'estafette. Il regagna le salon, mortifié, pendant que Marozia Jeanne, d'un calme olympien, visiblement sèche et sans une mèche dérangée dans son chignon tressé alors qu'elle venait de traverser une cour sous la pluie avec des rafales de 80 km/h, ôtait une longue cape en tartan et l'arrangeait calmement sur le porte manteau. Elle portait un pantalon moulant d'équitation, blanc cassé et des bottines courtes. Une chemisette noire sous un pull beige serrant complétaient sa tenue.
Elle faisait bien de l'équitation. Mais que faisait-elle ici ?

Elle salua Guillermo d'un bref hochement de tête.  Celui-ci, étrangement, gardait une apparence plutôt présentable, pieds et jambes nues, sa couette sur les épaules et serrant son oreiller contre lui. L'autorité naturelle qui se dégageait de sa personne compensait le ridicule de son accoutrement. Et surtout, il semblait se contreficher totalement de ce que l'intruse pouvait bien penser de lui. Elle le dévisagea d'ailleurs de la tête aux pieds, mais de manière neutre. Pas comme elle l'avait fait avec Aleph lors de leur première rencontre. Elle recommença d'ailleurs, tournany complétement le dos à Guillermo et se dirigeant vers Aleph, les deux poings sur les hanches.
Son pyjama bleu décoré de dinosaures verts lui sembla soudain un bien maigre rempart contre le regard perçant de la châtelaine.
« Monsieur Kaplan, il me semblait avoir été claire. Quoique le maire vous ait raconté, cette plaisanterie est des plus désagréables. N'insistez plus.
Aleph haussa les épaules puis se pinça le haut du ne, légèrement agacé. Une nuit sans sommeil avait suffit.
- J'ignore de quoi vous parlez. Mais je crois qu'il y a un énorme malentendu. Vous prendrez bien un café ? Il doit aussi rester de la brioche.
- Et du cassoulet, renchérit Guillermo qui regardait maintenant la scène, assis sur le canapé, l'air amusé. »
Aleph se dit qu'avec un peu de recul la confrontation entre son assistant en pyjama et une furie tirée à 4 épingles sortie de nulle part devait lui faire penser à ses joutes incessantes avec Madeleine Hubert.

***

Sans grand enthousiasme, Marozia Jeanne avait pris place à la table du salon et regardait avec incrédulité la tasse Blanche-neige pleine de Nescafé qu'Aleph venait de poser devant elle.
Guillermo sortit de la salle de bain vêtu d'un pantalon brun en velours trop large et d'une chemise rayé blanc et bleu. Ce n'était pas parfait, mais ni lui ni Aleph qui était également allé passer un jean et une chemise, n'avaient prévu beaucoup de vêtements formels, les ossements des grottes n'étant généralement pas regardant sur la tenue de leurs découvreurs.

Guillermo s'assit en face d'elle, Aleph prit place à côté de lui et déglutit.
« Guillermo, voici Marozia Jeanne, curatrice du château musée du bourg. Madame Jeanne, Guillermo Lopez, directeur de fouilles des grottes de la forêt municipale.
Guillermo contempla un instant Marozia.
- J'ai l'impression de n'avoir que la moitié du puzzle, soupira le chef de fouille et se tournant vers Aleph.
- Moi aussi.
- De même. »
Il y eu un silence. Marozia fixait Aleph. Guillermo avait le même regard insistant. Aleph soupira.  Une bûche craqua dans le poêle, dehors un débris heurta sèchement un mur.
« Je commence. Soupira Aleph. Chronologiquement, c’est mieux. Avant hier, dans la grotte j'ai trouvé une carte de tarot. Le Bateleur.  L'unique lettre qui compose mon nom inscrite sur l'un des objets qu'il manipule.
Hier, en allant vérifier si tout allait bien à la grotte, je suis tombé sur une seconde carte. La Papesse. Comme aucune bibliothèque n'était disponible à proximité et que je suis assez peu calé en cartomancie, je me suis dit qu'en montant au château, je trouverais peut-être mon bonheur dans la bibliothèque privée. Madame Jeanne a souhaité inspecter les cartes. Elle m'a ensuite mis dehors sans plus d'explication qu'une vague accusation de harcèlement en collaboration avec le maire.
- Ah, c'était donc ça tes questions sur le tarot hier soir. Je me demandais qu'elle mouche t'avais piqué. Et vous ? Marozia, qu'est qui vous fâche tant ?
- Madame Jeanne. Si cela ne vous ennuie pas, monsieur Lopez.
- Point, point, Madame Jeanne. Sourit Guillermo.
La curatrice lui assena un regard sombre et sans un mot tira de sa manche une carte de tarot. Même parchemin, même type de dessin.
- J'ai trouvé ça, ce matin, glissé sous ma porte.
Guillermo pris la carte et l'examina.
- L'Impératrice... Héhé.
- Vous trouvez ça drôle.
- Non, simplement la ressemblance de ce dessin avec notre supérieure Madeleine Hubert est assez frappante. Je peux voir les deux autres cartes ?
Aleph tira jusqu'à eux son classeur de notes qui se trouvait sur la table et en sortit les deux cartes. Guillermo les posa devant lui.
- Donc, tu as trouvé deux cartes, deux jours de suite dans la grotte. Une pour toi, une pour Marozia.
- Madame Jeanne.
- Une pour Madame Jeanne, rectifia Guillermo avec un sourire encore plus moqueur que le premier, et l'Impératrice.
- C'est vrai qu'elle ressemble à Madeleine.
- Je suis d'accord. C'est troublant, renchérit Marozia.
- Vous la connaissez ?
- C'était ma directrice de thèse à l’école du Louvre.
- Oh. Désolé.
- Merci.
Il y eu un silence durant lequel les trois scientifiques observèrent les cartes. Impassibles.
- Bien. Rien de tangible. Et cette histoire de harcèlement ?
Marozia bu un peu de café. Elle grimaça et reposa la tasse loin d’elle pour bien faire comprendre qu’elle n’y porterait  plus les lèvres.
- Habiter un village isolé, c'est s'exposer à des points de vues parfois rétrogrades. J'aimerais ne pas entrer dans les détails, mais il semblerait que quelques habitants, et c'est un euphémisme, aient un léger problème avec certains aspects de ma vie privée. Le maire et sa secrétaire en particulier. Ces derniers trouvent que c'est un excellent prétexte pour me mettre des bâtons dans les roues, et me rappeler dès que possible que ma simple existence leur est parfaitement insupportable. Lorsque monsieur Kaplan est venu, j'ai cru que ces deux cartes étaient encore un rébus de mauvais gout de leur part. Il semblerait me ma conclusion ait été erronée. Vous m'en voyez désolée.
- Je… ne comprends pas.
Marozia leva les yeux au ciel puis se pencha vers Aleph.
- Comprenez simplement que si vous aviez réellement été envoyé par le maire, avec ces deux cartes nous liant, vous auriez représenté une menace pour moi.
Il y eu enfin quelque chose d’humain chez Marozia Jeanne, elle eut un sourire fatigué.
- Je suis soulagée de n’avoir pas à me débattre avec deux antagonistes de plus. »
Guillermo et Aleph se regardèrent et décidèrent d’un silencieux mais commun accord de ne pas insister sur les causes du harcèlement qu’elle subissait. L’ambiance de la pièce venait de se réchauffer de quelques degrés et l’énigme sur la table était déjà assez conséquente.
- On pourrait peut-être revenir aux cartes, suggéra Aleph, leur provenance nous est toujours inconnue.
Marozia Jeanne accueilli la diversion avec plaisir.
- Elles sont récentes. Le parchemin est de mauvaise qualité et a été vieilli artificiellement au thé. Le dessin est fait à l’encre plutôt que tamponné comme les cartes l’étaient traditionnellement en 1800 lorsque ce type de graphisme était à la mode. D’ailleurs, le choix de support pour les cartes qu’elles soient à jouer ou divinatoires se tournait plutôt vers de minces lames de bois plutôt que des morceaux de parchemin. Ajoutons que ce rouge est encore bien trop vif pour être ancien. Je n’ai pas tout le matériel nécessaire pour les étudier en détail ici et je n’ai pas pris plus d’une demi-heure pour examiner l’Impératrice avant de venir vous trouver, mais je peux affirmer que ces cartes n’ont guère plus de 10 ans.
- Nous n’avons donc pas dérangé l’esprit d’un cartomancien que les villageois auraient muré dans la grotte il y a 500 ans, s’exclama Aleph, c’est un véritable soulagement.
Guillermo pouffa, le regard de Marozia oscilla entre mépris et pitié.
- Mais alors qui ?  demanda Guillermo. Aleph tu aurais pu m’en parler plus tôt.
- Tu avais 40 de fièvre jusqu’à hier, sans vouloir te manquer de respect tu n’aurais pas été d’une grande utilité. En plus, avant-hier ce n’était qu’une carte. J’ai cru à une blague. Ca a l’air un peu plus sérieux. Pourquoi déposer l’impératrice chez Madame Jeanne ?  Est-ce qu’on garde la théorie qu’elle représente Madeleine Hubert notre impératrice à tous, d’une manière ou d’une autre ?

Il y eu à nouveau un long silence dans la pièce. A l’extérieur c’était une autre histoire. Une vache passa. Aleph n’aurait pas pu jurer qu’elle avait les quatre sabots au sol. Elle termina son étrange course dans un abri à bois vide où elle sembla heureuse de rester blottie.

- Je vais peut-être rentrer au château avant que ça ne devienne impossible, murmura Marozia Jeanne.
Comme pour la convaincre du contraire un craquement sinistre retentit et quelques débris passèrent devant la fenètre. Aleph alla entr’ouvrir la porte, puis la referma, les cheveux en batailles et un feuille sur la joue.
- Vous aimiez beaucoup votre R19 ? Un morceau de hangar vient de tomber dessus.
- Et l’estaffette ? demanda Guillermo avec une lueur d’espoir dans le regard.
- Elle a l’air intacte, hélas. »

 Bonus Track : 




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