jeudi 26 septembre 2019

Rêves de comptoir - A life at stake

2004, Coventry.

11:30

Le bar est calme, je viens de lustrer les cuivres et mes mains sentent le Metapol.

J'essuie maintenant le comptoir pour la troisième fois histoire de ne pas rester là les bras ballants.
Je feuillette The Sun avant de le replier. Page 3, la bimbo obligatoire a les seins refaits et la peau orange.
Plus loin, un entrefilet accompagné d'une photo accroche mon regard ; On y voit une femme dans la force de l'âge prise vraisemblablement à la dérobée par le paparazzo.
Elle ferme le petit portail du jardinet d'une maisonnette typique des Council Houses (HLM)
L'entrefilet indique qu'elle est la mère d'une star de télé-réalité qui vient d'être éliminé d'un Big Brother quelconque et qu'elle en est à sa première semaine de régime. Elle a perdu 1 stone (6kg), surtout de l'eau.

Rien de plus.

15 ans plus tard, je cherche toujours la valeur intrinsèque de cette information.

Antoinette, la petite amie du manager me demande de lui passer un stylo, elle est enceinte jusqu'aux yeux du 4e enfant du manager. Elle même n'ayant que 18 ans, elle n'en est, petite chanceuse, qu'à son premier. Ses parents l'ont appelée Antoinette en hommage à Marie-Antoinette. Personnellement, j'aurai évité, surtout que personne ici, sauf moi, ne parvient à prononcer son prénom.

Elle me demande un nouveau verre de vin rouge et un stylo. Je lui fais remarquer en lui servant un Chenin Blanc australien infâme qu'elle devrait boire moins et que son enfant risque d'avoir des problèmes d'apprentissage et de mémoire plus tard.

Elle me rétorque que le vin c'est pas du vrai alcool et que si son enfant a des problèmes plus tard, c'est pas grave, elle l'aidera à faire ses devoirs.  Je n'insiste pas et je vaque pendant qu'elle s'applique à façonner un petit écriteau que je retrouve quelques minutes plus tard accroché à la caisse enregistreuse, côté salle.

"Sorry,
No Stake Today, 
- The Kitchen."











Share:

mardi 17 septembre 2019

Lucid Dreaming & Old Acquaintances

After what was said
I can't help but sleep with one eye open


J'ai commencé à méditer.


Totalement par hasard. Je cherchais un moyen de couvrir les bruits m'entourant pendant que je m'endormais sans avoir recours à des boules Quies et sans écouter de musique car ça me tient éveillée. Restait les podcasts, mais la frustration de s'endormir sans savoir la fin ou celle de rester éveillée car c'est vraiment très intéressant m'y a vite fait renoncer. Mon choix s'est donc tourné donc vers les méditations assistées : une musique d'ascenseur aux vibrations vaguement zen et une voix mesurée par dessus. La première méditation guidée avec une voix humaine tolérable que j'ai trouvé s'appelait "procrastination". Une dame américaine à l'accent neutre et au ton chaleureux vous y invite à descendre un escalier en respirant un air coloré d'une couleur apaisante de votre choix avant de vous demander de vous remémorer un moment où vous avez été sujet à la procrastination. Le reste de son propos je ne le connaitrais jamais car, succès, le sommeil me prend dès la dixième minute.
The integrity of what we share
Is now unconvincing
The greatest love
Both is and never was
De manière routinière je me suis mise à user de ce subterfuge pour m'endormir, sans penser un seul instant que cela pourrait avoir un impact sur ma vie éveillée.

Quelle ne fut donc pas ma surprise, au bout d'une semaine, de réaliser que je payais spontanément mes factures dès réception et que ma boite mail pro se vidait beaucoup plus vite.

Des tâches sur ma to-do list depuis parfois plusieurs années disparaissaient soudainement, exécutées sans aucune souffrance notable. Des plantes réclamant la pleine terre étaient sorties de leur pots à semis avant même de montrer le moindre signe de dépérissement. Même le poil du chat était soudainement plus brillant, en partie grâce à la spontanéité avec je sortais le gant de dépilage à chaque fois que je constatais que l'animal essaimait sa fourrure, plutôt que de me dire : oh ben je le ferai tout à l'heure. Une évolution rien moins que miraculeuse pour qui me connait.
I carry on
But I can't forget
What was said
 Qu'à cela ne tienne, m'écriais-je - Intérieurement, car j'évite les anachronismes langagiers en public, on me regarde déjà assez bizarrement.- après avoir constaté l'évolution prodigieuse de ma résistance à l'exécution des tâches mondaine de la vie adulte. Essayons autre chose !

Ayant un semi-marathon à courir en septembre j'ai alors téléchargé une méditation guidée qui me permettrait peut-être de descendre à mon poids de forme avant la date fatidique sans avoir à "sécher" violemment durant un mois.

Si écouter en dormant une dame me dire de faire en temps voulu ce qui devait être fait fonctionnait, pourquoi ne pas écouter en dormant un monsieur me dire que manger un cookie c'était OK mais qu'en manger 5 n'était pas la plus brillante idée pour maintenir sans me démolir les genoux un rythme de 10 km/h sur 21 km.


C'est là que je suis tombée sur un os.
After what was said
The things you really think of me
That's fine
Cause I think that you're pathetic really
Just like your family


La nouvelle méditation guidée était un peu moins mollassonne que la première. Il s'agissait d'abord de garder les yeux ouvert de respirer profondément (prendre ses aises pour respirer c'est déplacé, ça veut dire qu'on existe, et c'est interdit) puis fermer les yeux, puis penser à certaines choses puis contracter des muscles, puis essayer de ressentir des émotions. Plutôt sportif pour un individu comme moins qui, hors effort physique délibéré, recherche surtout un rythme cardiaque linéaire et une absence totale d'émotion. Mais la curiosité aidant je me suis pliée à l'expérience. Et là, je suis restée éveillée. Enfin, mon esprit, parce que mon corps lui était bien endormi. C'est une sensation difficile à décrire, proche de celle que l'on a quand on s'éveille juste et que le corps refuse de bouger, mais sans la panique provoquée par la paralysie involontaire d'un système nerveux encore endormi. Une fois que l'on s'habitue, c'est assez agréable, cette sensation de détachement et de fait, on peut mettre de manière lucides deux ou trois choses à plat.


Tout allait bien jusqu'à ce que je réalise à l'occasion d'une sieste innocente que j'étais désormais capable de me mettre en état de transe sans avoir recours à un individu répétant avec insistance "Deeeep Sleeeep" dans mon conduit auditif.


J'étais malencontreusement parvenue à me réveiller de ma sieste sans réveiller mon corps, ce qui permet incidemment de continuer son rêve si on en avait un en route (ça doit être un peu plus complexe que ça, mais la neurologie ne fait pas partie de mes intérêts spécifiques, vous vous démerderez donc avec du ressenti pur)


C'est plutôt cool me direz-vous.

The words break free
Much too easily
My best friend
I can't forget
What was said
Si on était occupé à se promener à dos de dinosaure mécanique dans un parc d'attraction futuriste, où en train de copuler joyeusement avec son crush du moment, se retrouver dans un rêve lucide peut être amusant. Mais le monsieur de la méditation avait prévenu : "pendant quelque temps, vos rêves seront cathartiques."
There's a hole in everything
And I have yet to see the proof
Of friendship 'til the end
And not 3/4 the way through
Of love that perseveres
When seen in close-up too
My dear friend
A heart cannot be true
Not completely, so what to do?
La catharsis est une "libération des passions" à la mode Aristotélicienne. Pas plus que la neurologie, la philosophie et la psychothérapie ne font partie de mes intérêts spécifiques (mais en a-t-elle seulement ? Oui, J'aime bien planter des trucs et les regarder pousser et caresser mon chat, et ça devrait suffire.)

La libération des passions dans un rêve lucide, ça tient en fait de la purge. Au sens où ça dégueule de sentiments. Pour quelqu'un régulièrement atteint de mutisme quand il s'agit d'exprimer émotions et ressentis, c'est violent.

I've always left just as the leaves were changing hue
Why give life the chance
To make another mockery
Of our dear romance
Better to come and go
Honor the weeds as they are meant to grow
Des visages dont on s'était efforcé d'oublier les traits refont surface, des voix qu'on ne s'attendait plus jamais à entendre résonnent. Même les parfums, et c'est le pire, reviennent. Si on ne se savait pas endormi dans son bureau on pourrait y croire, la peau si on la touchait serait tiède.
Les fantômes du passé sont là, arrivent subrepticement dans un rêve involontaire et s'installent solidement devant vous dans votre rêve lucide.

On avait oublié qu'ils sont légion, chaque jour apportant son lot de discussion.

Mais la rancœur et les reproches finalement n'effacent rien du lien, aussi lointain, ténu et fantomatique soit-il qui vous lie à certaines personnes. Il n'y a pas d'oubli.
There's a hole in everything
And there's nothing you can do
It's always out with the old
And in with the new
No love without the whisperings
So why pretend it's otherwise
Better to be on the road
Than in a house of cards and lies
I rid myself of friendships
With fungus on the rim
Of love that had gone sour
A merciful killing
Il y a ceux qui ont disparu sans qu'on puisse dire au revoir, à qui l'on fait des adieux tardif tout en sachant qu'ils resteront à jamais inaudibles par l'autre partie. Mais l'illusion est utile.

Il y a des deuils que l'on n’est pas prêt à faire encore et l'insulte déborde sur le défunt qui n'en mène pas large à la table.

Et il y a les vivants. Ce sont les pires.
Il n'y a pas de paix à faire en rêve.
Il n'y a ni pardon ni oubli.


Rid of insincerity
And rid of all poison
I sent them all to hell
And nobody was left

Je ne choisis pas qui vient. J'ai des visiteurs récurrents et d'autres que je n'attends plus.
The greatest love
Both is and never was
I carry on
But I can't forget

Michelle Gurevich - What was said


Share:

samedi 14 septembre 2019

mardi 16 juillet 2019

Bois mes règles, 9CH

J'ai mes règles, depuis hier.

C'est une occurrence somme toute assez commune chez toute personne entre 15 et 55 ans, équipée d'un utérus.

Depuis quelques années, de jour, j'endigue le flux sanglant dans une coupe menstruelle. Une petite coupe en silicone que je me fourre avec dextérité dans les parties idoines et que je vide régulièrement.

(Sinon ça déborde.)

Donc hier, j'avais mes règles.

Vers 15 h, le flux est devenu assez important pour qu'avant de partir pour une promenade en forêt, je ne décide de déployer le processus de barrage.

On ne sait jamais, même s'il n'y a encore que très peu de loup en Belgique et qu'aux dernières nouvelles, les sangliers ne sont pas encore carnivores, rien ne dit que je ne pourrais pas me faire happer par un requin par l'odeur du sang alléché en enjambant un ruisseau.

Avant de s'introduire ce charmant appareillage dans le vagin, il convient de prendre quelques mesures d'hygiène basique. À savoir :  le nettoyer et stériliser.
L'opération, plutôt simple, se fait en deux temps.

1er temps : Armée d'un savon et d'une brosse à ongle je récure soigneusement l'objet sous un filet d'eau tiède histoire de m'assurer que toutes les rainures soient impeccables.

2e temps :Je remplis une casserole d'eau additionnée de vinaigre et je fais gentiment bouillir la cup.
Je la récupère, la rince et ensuite soit vous savez, soit vous ne voulez pas de détails et si vous en voulez, votre ami du moment est votre moteur de recherche favori.

En règle générale (ahah), je vide la casserole qui a servi à stériliser ma coupe menstruelle. Là, on ne voulait pas partir trop tard, donc je me suis dépêchée et dans mon empressement j'ai laissé la casserole sur la plaque.
Au retour, toute heureuse d'avoir trouvé des agarics des prés, j'ai  encore oublié.

Je vous passe les détails sans intérêt de ma nuit (qui s'est passée sans décès brutal et sans hallucinations, c'était donc bien des agarics des prés).

Nous voilà aujourd'hui à 7 h du matin.  Mon compagnon, fort courtoisement, vient d'arriver dans la chambre, portant sur un plateau notre petit déjeuner composé de tartines de confiture et de café.

Un détail important :  la cafetière de la maison est une italienne, la quantité de liquide caféiné produite est faible mais concentrée. On coupe ce breuvage à l'eau le matin, on est pas des sauvages.

Un autre détail important : Depuis que je vis en Belgique, un pays civilisé où on ne trempe pas ses tartines dans un liquide devant quelqu'un d'autre au risque de se prendre quelques remarques bien senties sur l'incongruité de la chose, je mange mes tartines avant de boire mon café.

C'est donc avec un léger pincement de culpabilité que j'ai regardé mon compagnon porter sa tasse de café à ses lèvres et grimacer en constatant "Ça a un gout de vinaigre."

Il avait vraisemblablement pensé que l'eau de la casserole restée sur le feu n'était que l'eau  préparée puis oubliée pour une tisane, la veille au soir.

Il a alors fallu que j'explique.




Note : en cherchant une illustration pour ce billet j'ai découvert qu'en plus d'offrir du mur de Berlin ou des rayons x, l'homéopathie vous permettait actuellement de virtuellement (et je pèse mon mot) ingurgiter de la morve de cheval, des gaz d'échappement, différentes variations de matières fécales humaines mais des morceaux d'endomètre point. Les "remèdes" contre les règles douloureuses sont toujours à base de produits terriblement ennuyeux tels que l'arsenic et la belladone.  
Je ne sais pas s'il faut le déplorer ou s'en réjouir. 








Share:

vendredi 8 février 2019

Horresco Referens

Je cours.

Admettons : je trottine.

Je ne suis pas pressée, mon programme me dit "Courir doucement 45 minutes".
Rien ne presse et mon seul courage dans l'histoire est de braver une fine pluie et des températures frisant le zéro.

Il faut aussi parfois zigzaguer entre les plaques de neiges fondantes sur le bitume du ravel. Rien de dramatique.

Je suis fort seule sur le chemin, il y a juste ce vieux vieux monsieur un peu plus loin devant moi. Il va dans le sens inverse, nous allons bientôt nous croiser. Je m'apprête à le saluer.

Il s'arrête et se met en souriant sur le côté du chemin. Ce monsieur a au moins 80 ans, il est tout fripé, tout frêle, tout voûté. Il a l'air bonhomme, sourit avec les yeux et s'appuie sur son bâton pour marcher.

Soudain, juste au moment où je passe devant lui, il lève son bâton et le sourire qui allait accompagner mon bonjour se raidit.
 Pourtant lui sourit toujours, et son bâton se lève comme un fusil pour se poser sur son épaule, un geste fluide comme le ferait un soldat dans une haie d'honneur.

Derrière mon sourire soudain glacé, mon cerveau a parfaitement compris que la seule intention de ce monsieur était, d'une manière un peu désuète mais normale vu son âge, de saluer mon effort. Il n'allait pas me faire un high five après tout.

Et me voilà à être crispée pendant 10 minutes de course, à bout de souffle alors que je marche plus que je ne cours, me demandant ce qui déconne dans mon cerveau, parce que ce petit monsieur, un geste de travers et j'étais prête à lui sauter à la gorge pour sauver ma vie qui n'était pas du tout en danger.

Comment mon cerveau imbécile peut-il interpréter correctement tous les signes d'un salut innocent et totalement dépourvu de malice par une personne ne présentant physiquement aucun danger et tout de même mettre mon corps en DefCon1 ?

-----------

Il y a cet interrupteur dans ma tête. C'est malheureux. Un froncement de sourcil, un geste imprévu, un ton un peu sec et j'estime qu'il va falloir me défendre car quelqu'un a décidé que mon existence était gênante et va donc me frapper.

-----------

Quelque part dans mon département de naissance, la cheffe du petit groupe de bullies qui me frappait et me martyrisait au collège intervient comme conseillère d'orientation psychologue dans un lycée le mercredi.
Le recrutement a été plutôt grossièrement exécuté si vous voulez mon avis.

A chaque fois dans ces situations désastreuses, pour me calmer, je pense à l'hypothétique jour où je la croiserai.

Si elle m'ignore, elle aura la vie sauve.  Si elle ose me saluer, il est possible que je la pèle à l'épluche-légume et que je la roule dans du gros sel vinaigré.

Dans mes pensées, assise en tailleur sur le promontoire le plus proche,  je la regarde se rouler en hurlant dans une flaque rougeâtre et grumeleuse. 

Je chantonne le refrain de Loser de Beck parce que ce n'est pas pire qu'autre chose pour la circonstance.

Et puis je me casse avant qu'elle ne meure, histoire qu'elle crève seule.

Ca ne règle pas mon souci de cerveau reptilien en perpétuelle panique mais ça rééquilibre un peu les choses. De toute façon, je mens, je l'ai déjà croisée et elle a surtout évité mon regard. On se demande bien pourquoi.

------------

En attendant, tous les bullies du monde meurent sûrement sans relâche et dans d'atroces souffrances dans les rêves les plus délicieux de leurs victimes et si karma really is bitch, ça va pas être tout rose non plus quand ils seront vraiment morts pour de bon.



Share:

lundi 28 janvier 2019

Une certaine pudeur

Il convient de ne pas émouvoir. 

Il est de bon ton de se prendre les torrents d'émotions brutes d'autrui dans la face sans ciller et surtout, surtout ne pas montrer qu'on en a aussi. Cachées elles sont, cachées elles resteront. 

Surtout sourire, consoler, mais ne pas partager. Les sentiments c'est à sens unique et puis c'est tout.
Les vrais humains peuvent en avoir, pas les ersatz d'individus comme moi qui tentent de survivre au milieu. On finit presque par leur en vouloir d'avoir le droit de les exprimer sans conséquences dramatiques.

Il ne faut jamais dire que ça bouillonne, que ça craque de partout, que ça tire sur les glandes lacrymales et que ça pince le coeur.
Quand on ose un peu s'ouvrir, on a tellement pas l'habitude que ça doit sembler faux. On se fait moquer ou insulter.

Et puis on apprend à ne plus chercher les émotions. Ainsi, l'envie de les exprimer s'estompe.

Pas ce film, si un animal meurt, je pourrais pleurer.
Pas ce livre, les personnages semblent attachants. Une fois le livre refermé, ils vont me manquer.
Pas cette chanson, elle me donne le sourire, ensuite, ça va sembler vide.
Pas ce poème, les gens s'y aiment et l'expriment, c'est gênant tous ces sentiments.

Pas ce rêve, j'y verrais mes propres émotions, que je n'ose même plus m'avouer.
C'est surement comme ça qu'on devient tout sec à l'intérieur.

Je ne sais pas où je suis allée pêcher cette idée qu'il fallait se policer jusqu'à l'indicible (enfin si, j'ai ma petite idée), mais c'est diablement dur à déconstruire.


Share:

jeudi 24 janvier 2019

Doctor, can you hear me because I don't feel right.

L'ennui ronge doucement mais sûrement ma fine carapace de patience.

Le chat, arrangé en une sphère aux contours incertains, ronronne imperceptiblement à mes côtés pendant que d'une chorégraphie mécanique à trois doigts j'importe des photos de poupées. Des dizaines de photos de poupées, des centaines de photos de poupées. Des milliers. La mémoire de mon ordinateur crie grâce parfois.

Ca pourrait être pire comme job, mais j'ai mes préférences.

Parfois la ribambelle de clichés qui défile sur mon écran raconte une histoire et je me prends à rêver prendre le thé avec ce prince Chinois au profil hautain et au costume délicatement brodé. Parfois d'humeur bon enfant, je ris des mésaventures de ce poupon aux yeux disproportionnés et pleins d'étoiles qui, dans un décor surchargé à la Lewis Carroll, semble avoir bien du mal à se servir une part de gâteau.
Aujourd'hui, c'est beaucoup moins amusant, les photos sont laides, l'éclairage est jaunâtre et on voit les plis du rideau noir et poussiéreux derrière. Les poupées ont des traits grossiers et des yeux aliens qui ne m'inspirent qu'une indifférence blasée. Je peine à trouver la photo à mettre en avant sur le profil du produit. Aucun cadrage n'est flatteur. C'est une catastrophe esthétique.

J'écoute en boucle Cold Cold Cold de Cage The Elephant parce que c'est à propos. J'interromps parfois la ritournelle désespérante pour me rouler les tympans quelques minutes dans les basses sales et larsenées de White Is Not My Color This Evening de Cherry Glazerr, parce que c'est à propos aussi et que mes règles cette semaine, à défaut de faire faire des loopings à mon utérus, me donnent la peau grasse et sèche à la fois. Croyez moi, c'est un souci majeur par ce temps froid.

Cette vague glaçante d'ennui teinté d'agacement a commencé hier je crois, en regardant IO, le film à la minute ressentie la plus longue du monde.
Je m'étirais paresseusement  devant la télé, contorsionnée sur mon tapis bleu et sous le regard circonspect du chat qui se demandait pourquoi je grimaçais tant en tentant, les mains agrippées aux pieds, de toucher mes genoux de mon nez. C'est si simple pourtant. Pour un chat, idiot.

Viktor & Rolf - Printemps -Eté 2019

J'abandonnais ensuite les images lentes et des personnages poussifs qui s'étalaient sur l'écran semblant se craqueler sous la pesanteur du scénario pour rejoindre une chambre glacée et un volume didactique aride (Ohm (de la loi du même nom) n'est pas mon ami).

J'aurais pu ensuite sereinement tomber dans un sommeil sans rêve mais mon cerveau en décidait autrement, m'amenant en train dans des tunnels sombres qui n'existaient pas vraiment, me faisant revisiter les murs pelés d'anciens garages de mon enfance.  Me forçant à admirer ,plantée dans les odeurs de pneu et d'huile de vidange, des photos jaunis d'événements passés n'ayant jamais vraiment existé et dont les acteurs, tirés de ma vie ou des limbes, avaient le teint cireux des défunts sur les memento mori victoriens.

Comment commencer gaiement la journée avec un tel prélude onirique ?


Il y a le facteur humain aussi.

En commençant par le facteur que j'attendais et qui n'est jamais passé.

Puis tous les autres qu'on ne voit pas mais qui se glissent sournoisement dans les mails et les messageries avec des questions si bêtes qu'elle n'appellent en réponse qu'un silence béat devant une telle vacuité, des demandes auxquelles ont a déjà répondu mille fois, des interrogations qui contiennent leur propres réponses.  Toutes ces sollicitations qui après des jours de calme et de silence et de stimulation intellectuelle correcte arrivent comme une longue et violente vague de tsunami, effaçant peu à peu toute trace d'empathie sincère dans mes réponses. La politesse comme dernière et fragile façade pour dissimuler mon mépris grandissant de la bêtise et de la paresse intellectuelle.

Pourquoi aujourd'hui justement ? Quel instinct primaire pousse ces individus lambda à m'agresser en meute avec leurs tracas insipides ?

C'est trop.

Je tresse mes cheveux, j'enfile un manteau, des pompes, je passe au point poste poser les trois commandes de la veille et je pars profiter des derniers rais de lumière pour faire les vitrines.
La seule vitrine  qui m'intéresse vraiment c'est celle du magasin de chaussures, depuis que j'ai récupéré des pieds presque symétriques, j'ai un appétit quasi sexuel pour les escarpins.

Pas que je puisse déjà en mettre, mais on est plus très loin, alors cette fois j'estime pouvoir m'autoriser à rêver. Sauf que la vitrine est noire, le magasin est sombre et froid et en dépit de la porte entrouverte, le type à la caisse plongé dans ses papiers ne m'invite pas à entrer. Je voulais rêvasser un peu, pas mourir gelée au milieu d'un océan de tatanes glacées.

Je vais en face, chez les dames dont les vêtements les plus cheap, c'est du Versace. C'est chez elles que j'ai eu la seule et unique robe de cocktail que je possède, pour une soirée à thème James Bond où ne pouvant me résoudre à faire M, j'avais choisi Vesper Lynd, parce que mes seins me le permettent.

Les deux mamies qui tiennent le magasin portent beaucoup trop de voiles synthétiques, de fourrures et de paillettes pour faire sérieux (de mémoire,  la Diva de Chez Maman à Bruxelles s'habille plus sobrement pour ses shows.)

Pourtant elles sont de bon conseil.
Elles boivent le thé pendant que je détaille une paire de bottines avec des talons cloutés et une tête de mort en cristaux Swarovsky.
Leur conversation murmurée, aux mots que je peux en saisir, semble sortie du Diable s'habille en Prada, côté script des secrétaires cancanières.

Je me promène quelques minutes entre les portants, frôlant beaucoup d'horreurs mais aussi quelques trésors et je ressors ravigotée, bien que l'intérieur de mes narines semble avoir été passé au papier de verre tant l'odeur de Patchouli était prégnante dans la boutique.
Mon Gypsy Water de Byredo n'a pas tenu le choc. Il est pas génial de toute manière, l'échantillon finira dans la coupelle des toilettes, res publica pour visiteur en mal de fragrance,  avec Amen et La Petite Robe Noire.

C'est bien la peine de vendre du tissu fait art si c'est parfumer l'endroit avec un équivalent humain du désodorisant à chiotte.
Personne n'est parfait.


Je rentre.
Pas de nouveau mail.
Il fait sombre.
Le chat ronronne subtilement.


J'ai un peu pardonné à l'humanité son absence de finesse et de beauté pour cette journée blafarde mais il faudrait voir à ne pas recommencer.



Share:

dimanche 16 décembre 2018

lundi 8 octobre 2018

Le Chouchou et les New Kids On The Block

"Et t'assumes ?" Le ton est moqueur.

Je réponds le plus sérieusement du monde :  "Oui totalement."
C'est ma petite soeur qui me regarde d'un air moqueur, j'ai une réputation à maintenir.
Au prix du ridicule.

Non en fait je n'assume pas, mais c'est tout ce que j'avais sous la main, et avouons-le, ce bout de tissu mollasson me rappelle un souvenir d'enfance que peu de choses font revenir avec autant de précision.

Je tâte le chouchou brun motif léopard qui retient mes cheveux en un chignon hasardeux sur le haut de ma nuque. Il ne va pas du tout avec ma marinière. Assumons au moins ça.

Mais quelque part j'ai de nouveau 8 ou 9 ans et le cheveu ras.

Le temps est sublime, figé dans un mois d'aout bleu et tiède, une légère brise dans les saules qui bordent le chemin de halage.

Maxime, Alex et moi sommes assis sur un banc devant le barrage, on vient surement de finir de jouer à la guerre, ou alors on faisait des tremplins,  et on se pétait les genoux en sautant par dessus avec un vieux BMX et puis Alex a catéchisme ou un truc du genre, alors il rentre chez lui.

Sans trop se concerter, parce que c'est le plus près et qu'il est l'heure de goûter selon nos montres TicTac, Maxime et moi allons chez sa grand-mère, dans l'une des petites maisons grisâtres de la rue du Barrage, une cour bétonnée à l'avant, un jardinet à l'arrière et une véranda sur le flan.

Nous nous glissons directement dans la véranda, l'air est touffu et sent le géranium fané. Il y a du jus d'orange tiède et de la brioche molle sur la table.

"Cluedo ou Uno ?" demande Maxime.

"Faites pas de bruit." grogne sa grande soeur déjà assise à la petite table, alors que nous tirons deux chaises en plastique marron rugueux.

Supérieurement âgée du haut de ses 13ans, voutée au dessus de la toile cirée aux motifs fleuris brun et jaune, elle découpe avec soin des chutes de tissu multicolores avant d'en assembler les côtés en fronçant les sourcils. Méthodiquement, elle glisse chaque minuscule manchon sous l'aiguille d'une grosse machine à coudre brune. Parfois elle attend avant de la lancer et fredonne en même temps que le lecteur cassette "Yougotte the raitstuff baby, lovedewé youteurnmeonne"

A l'autre bout de la table, nous chuchotons notre cluedo, parfois, un "Chhhuuut" agacé iens interrompre nos murmures et je demande tout bas à Maxime "Mais qu'est-ce qu'elle fait ?"
"Des chouchous. "
"...?"
"C'est des élastiques Pour s'attacher les cheveux. " (Maxime sait que je ne suis pas très futée.)
"Et c'est quoi le truc bizarre qu'elle écoute ?"

"C'est Les NEW KIDZSON ZE BLOCK!" rage la grande soeur, écarlate soudain, puis elle crie, sanglots et désespoir dans la voix "C'est pas vrai , Mamie, Mamie, viens leur dire de se taire , ils comprennent pas, il comprennent RIEN, ils parlent sur les NEWKIDZONTHEBLOCK !!!!"




Share:

mercredi 11 avril 2018

L'amertume de la page 23

You can get addicted to a certain kind of sadness

Like resignation to the end, always the end.


- Gotye




J'attrape le premier livre sur la pile. Enfance de Gorki. Concernant le thème et le ton, je savais déjà à quoi m'attendre en l'achetant dans cette bibliothèque Nantaise, à défaut d'un Troyat.


Je connais peu la vie de l'écrivain : politiquement utopiste, dramatiquement russe, péniblement naif ?
Cela n'a d'importance que parce que c'est une auto-biographie. Reste que j'ai retenu que Gorki avait une dent littéraire contre Dostoyevski. 

Je feuillette la préface, espérant sans grand succès en tirer quelques pistes qui m'aideront à appréhender le contexte.

Chapitre I.

Ses phrases sont brèves, ou presque, le style est pur, le sujet est traité sans détour. 

En l'ouvrant je m'attendais au style russe empesé auquel ses contemporains russophones m'ont accoutumée, aux phrases grandiloquentes. Ces paragraphes qui tombent comme une nappe lourde et richement brodée, ornée de la vaisselle du dimanche. Ces chapitres où l'ardeur, la passion et la folie sont noyés dans une cascade ornée. La pudeur par la dilution. La timidité du phrasé rococo.

Mais non. La lecture est servie sur une planche de bois brut, sans apprêt.
Le fouet claque et les faiblesses des personnages sont là, nues et vives. 

Je lis Gorki dans mon bain.
Il fait chaud et la sueur qui sèche sur mes lèvres mêle son sel à l'amertume de ma lecture. 


En vérifiant que j'ai bien compris le sens du mot домовой je constate que les notes de bas de page sont à la fin du livre.  C'est agaçant. 

Je referme. Ce n'est pas le moment, finalement.

Si Gorki et Dostoyeski avaient véritablement été contemporains se seraient-ils écrit ? 
Trait net de vapeur brûlante contre somptueuse mais mortelle coulée de lave.




Share:

mardi 27 mars 2018

La ligne noire au fond de la piscine.

Fin mars.

Voilà deux semaines maintenant que la dernière ligne résistante des pratiquants de la Bonne Résolution Sportive du Nouvel An a capitulé.

La piscine est de nouveau vide.

Oubliées au fond d'un sac à dos acheté pour l'occasion,  s'érodant dans un portefeuille, des cartes prépayées 20 entrées renoncent doucement à être jamais utilisées avant leur date de péremption. Leurs propriétaires démotivés mangent des tartines poulet-curry en regardant la pluie tomber, assis à leur bureau. Demain peut-être, ils viendront. Ils le pensent vraiment.
Buzzz.
Facebook leur signale une vidéo de chats qu'ils pourraient aimer car le cousin d'un contact inconnu ajouté par erreur l'a aimée. Ils oublient la piscine.

Il est midi passé de  trente-deux minutes.
Nous sommes 5 dans le bassin en acier inoxydable. 50 mètres de vaguelettes rutilantes à 29°.
Le silence frais, goût chloré, est reposant. Il tranche avec le brouhaha moite des vestiaires où les élèves des athénées environnantes s'habillent encore.

J'allonge quelques brasses. J'ai la nuque raide.
Le milieu du bassin. Je fais l'étoile, puis je me raidis, bien droite, les bras plaqués contre le corps je pique vers le bas, deux coups de jambes.

Me voilà entre deux eaux.

Si je reste dix secondes sans bouger, assez profond, l'alarme Poseidon la mal-nommée s'activera pour qu'un maître-nageur vienne me sauver.

10 secondes, puis 15, puis 20. Les yeux rivés sur la bande noire au fond de la piscine.

Poseidon ne fonctionne pas. Aucun maître nageur ne quitte le rebord de la piscine pour venir me chercher.

Je remonte et je me retourne. Je regarde en l'air maintenant. La persistance rétinienne trace une ligne sombre sur la tôle blanche du plafond.

Je pense : "Voilà qui va m'aider à aller droit."

Et puis je réfléchis à ma propre bêtise.

C'est bien ces piscines vides, c'est propice à l'introspection.








Share: