mardi 16 juillet 2019

Bois mes règles, 9CH

J'ai mes règles, depuis hier.

C'est une occurrence somme toute assez commune chez toute personne entre 15 et 55 ans, équipée d'un utérus.

Depuis quelques années, de jour, j'endigue le flux sanglant dans une coupe menstruelle. Une petite coupe en silicone que je me fourre avec dextérité dans les parties idoines et que je vide régulièrement.

(Sinon ça déborde.)

Donc hier, j'avais mes règles.

Vers 15 h, le flux est devenu assez important pour qu'avant de partir pour une promenade en forêt, je ne décide de déployer le processus de barrage.

On ne sait jamais, même s'il n'y a encore que très peu de loup en Belgique et qu'aux dernières nouvelles, les sangliers ne sont pas encore carnivores, rien ne dit que je ne pourrais pas me faire happer par un requin par l'odeur du sang alléché en enjambant un ruisseau.

Avant de s'introduire ce charmant appareillage dans le vagin, il convient de prendre quelques mesures d'hygiène basique. À savoir :  le nettoyer et stériliser.
L'opération, plutôt simple, se fait en deux temps.

1er temps : Armée d'un savon et d'une brosse à ongle je récure soigneusement l'objet sous un filet d'eau tiède histoire de m'assurer que toutes les rainures soient impeccables.

2e temps :Je remplis une casserole d'eau additionnée de vinaigre et je fais gentiment bouillir la cup.
Je la récupère, la rince et ensuite soit vous savez, soit vous ne voulez pas de détails et si vous en voulez, votre ami du moment est votre moteur de recherche favori.

En règle générale (ahah), je vide la casserole qui a servi à stériliser ma coupe menstruelle. Là, on ne voulait pas partir trop tard, donc je me suis dépêchée et dans mon empressement j'ai laissé la casserole sur la plaque.
Au retour, toute heureuse d'avoir trouvé des agarics des prés, j'ai  encore oublié.

Je vous passe les détails sans intérêt de ma nuit (qui s'est passée sans décès brutal et sans hallucinations, c'était donc bien des agarics des prés).

Nous voilà aujourd'hui à 7 h du matin.  Mon compagnon, fort courtoisement, vient d'arriver dans la chambre, portant sur un plateau notre petit déjeuner composé de tartines de confiture et de café.

Un détail important :  la cafetière de la maison est une italienne, la quantité de liquide caféiné produite est faible mais concentrée. On coupe ce breuvage à l'eau le matin, on est pas des sauvages.

Un autre détail important : Depuis que je vis en Belgique, un pays civilisé où on ne trempe pas ses tartines dans un liquide devant quelqu'un d'autre au risque de se prendre quelques remarques bien senties sur l'incongruité de la chose, je mange mes tartines avant de boire mon café.

C'est donc avec un léger pincement de culpabilité que j'ai regardé mon compagnon porter sa tasse de café à ses lèvres et grimacer en constatant "Ça a un gout de vinaigre."

Il avait vraisemblablement pensé que l'eau de la casserole restée sur le feu n'était que l'eau  préparée puis oubliée pour une tisane, la veille au soir.

Il a alors fallu que j'explique.




Note : en cherchant une illustration pour ce billet j'ai découvert qu'en plus d'offrir du mur de Berlin ou des rayons x, l'homéopathie vous permettait actuellement de virtuellement (et je pèse mon mot) ingurgiter de la morve de cheval, des gaz d'échappement, différentes variations de matières fécales humaines mais des morceaux d'endomètre point. Les "remèdes" contre les règles douloureuses sont toujours à base de produits terriblement ennuyeux tels que l'arsenic et la belladone.  
Je ne sais pas s'il faut le déplorer ou s'en réjouir. 








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vendredi 8 février 2019

Horresco Referens

Je cours.

Admettons : je trottine.

Je ne suis pas pressée, mon programme me dit "Courir doucement 45 minutes".
Rien ne presse et mon seul courage dans l'histoire est de braver une fine pluie et des températures frisant le zéro.

Il faut aussi parfois zigzaguer entre les plaques de neiges fondantes sur le bitume du ravel. Rien de dramatique.

Je suis fort seule sur le chemin, il y a juste ce vieux vieux monsieur un peu plus loin devant moi. Il va dans le sens inverse, nous allons bientôt nous croiser. Je m'apprête à le saluer.

Il s'arrête et se met en souriant sur le côté du chemin. Ce monsieur a au moins 80 ans, il est tout fripé, tout frêle, tout voûté. Il a l'air bonhomme, sourit avec les yeux et s'appuie sur son bâton pour marcher.

Soudain, juste au moment où je passe devant lui, il lève son bâton et le sourire qui allait accompagner mon bonjour se raidit.
 Pourtant lui sourit toujours, et son bâton se lève comme un fusil pour se poser sur son épaule, un geste fluide comme le ferait un soldat dans une haie d'honneur.

Derrière mon sourire soudain glacé, mon cerveau a parfaitement compris que la seule intention de ce monsieur était, d'une manière un peu désuète mais normale vu son âge, de saluer mon effort. Il n'allait pas me faire un high five après tout.

Et me voilà à être crispée pendant 10 minutes de course, à bout de souffle alors que je marche plus que je ne cours, me demandant ce qui déconne dans mon cerveau, parce que ce petit monsieur, un geste de travers et j'étais prête à lui sauter à la gorge pour sauver ma vie qui n'était pas du tout en danger.

Comment mon cerveau imbécile peut-il interpréter correctement tous les signes d'un salut innocent et totalement dépourvu de malice par une personne ne présentant physiquement aucun danger et tout de même mettre mon corps en DefCon1 ?

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Il y a cet interrupteur dans ma tête. C'est malheureux. Un froncement de sourcil, un geste imprévu, un ton un peu sec et j'estime qu'il va falloir me défendre car quelqu'un a décidé que mon existence était gênante et va donc me frapper.

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Quelque part dans mon département de naissance, la cheffe du petit groupe de bullies qui me frappait et me martyrisait au collège intervient comme conseillère d'orientation psychologue dans un lycée le mercredi.
Le recrutement a été plutôt grossièrement exécuté si vous voulez mon avis.

A chaque fois dans ces situations désastreuses, pour me calmer, je pense à l'hypothétique jour où je la croiserai.

Si elle m'ignore, elle aura la vie sauve.  Si elle ose me saluer, il est possible que je la pèle à l'épluche-légume et que je la roule dans du gros sel vinaigré.

Dans mes pensées, assise en tailleur sur le promontoire le plus proche,  je la regarde se rouler en hurlant dans une flaque rougeâtre et grumeleuse. 

Je chantonne le refrain de Loser de Beck parce que ce n'est pas pire qu'autre chose pour la circonstance.

Et puis je me casse avant qu'elle ne meure, histoire qu'elle crève seule.

Ca ne règle pas mon souci de cerveau reptilien en perpétuelle panique mais ça rééquilibre un peu les choses. De toute façon, je mens, je l'ai déjà croisée et elle a surtout évité mon regard. On se demande bien pourquoi.

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En attendant, tous les bullies du monde meurent sûrement sans relâche et dans d'atroces souffrances dans les rêves les plus délicieux de leurs victimes et si karma really is bitch, ça va pas être tout rose non plus quand ils seront vraiment morts pour de bon.



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lundi 28 janvier 2019

Une certaine pudeur

Il convient de ne pas émouvoir. 

Il est de bon ton de se prendre les torrents d'émotions brutes d'autrui dans la face sans ciller et surtout, surtout ne pas montrer qu'on en a aussi. Cachées elles sont, cachées elles resteront. 

Surtout sourire, consoler, mais ne pas partager. Les sentiments c'est à sens unique et puis c'est tout.
Les vrais humains peuvent en avoir, pas les ersatz d'individus comme moi qui tentent de survivre au milieu. On finit presque par leur en vouloir d'avoir le droit de les exprimer sans conséquences dramatiques.

Il ne faut jamais dire que ça bouillonne, que ça craque de partout, que ça tire sur les glandes lacrymales et que ça pince le coeur.
Quand on ose un peu s'ouvrir, on a tellement pas l'habitude que ça doit sembler faux. On se fait moquer ou insulter.

Et puis on apprend à ne plus chercher les émotions. Ainsi, l'envie de les exprimer s'estompe.

Pas ce film, si un animal meurt, je pourrais pleurer.
Pas ce livre, les personnages semblent attachants. Une fois le livre refermé, ils vont me manquer.
Pas cette chanson, elle me donne le sourire, ensuite, ça va sembler vide.
Pas ce poème, les gens s'y aiment et l'expriment, c'est gênant tous ces sentiments.

Pas ce rêve, j'y verrais mes propres émotions, que je n'ose même plus m'avouer.
C'est surement comme ça qu'on devient tout sec à l'intérieur.

Je ne sais pas où je suis allée pêcher cette idée qu'il fallait se policer jusqu'à l'indicible (enfin si, j'ai ma petite idée), mais c'est diablement dur à déconstruire.


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jeudi 24 janvier 2019

Doctor, can you hear me because I don't feel right.

L'ennui ronge doucement mais sûrement ma fine carapace de patience.

Le chat, arrangé en une sphère aux contours incertains, ronronne imperceptiblement à mes côtés pendant que d'une chorégraphie mécanique à trois doigts j'importe des photos de poupées. Des dizaines de photos de poupées, des centaines de photos de poupées. Des milliers. La mémoire de mon ordinateur crie grâce parfois.

Ca pourrait être pire comme job, mais j'ai mes préférences.

Parfois la ribambelle de clichés qui défile sur mon écran raconte une histoire et je me prends à rêver prendre le thé avec ce prince Chinois au profil hautain et au costume délicatement brodé. Parfois d'humeur bon enfant, je ris des mésaventures de ce poupon aux yeux disproportionnés et pleins d'étoiles qui, dans un décor surchargé à la Lewis Carroll, semble avoir bien du mal à se servir une part de gâteau.
Aujourd'hui, c'est beaucoup moins amusant, les photos sont laides, l'éclairage est jaunâtre et on voit les plis du rideau noir et poussiéreux derrière. Les poupées ont des traits grossiers et des yeux aliens qui ne m'inspirent qu'une indifférence blasée. Je peine à trouver la photo à mettre en avant sur le profil du produit. Aucun cadrage n'est flatteur. C'est une catastrophe esthétique.

J'écoute en boucle Cold Cold Cold de Cage The Elephant parce que c'est à propos. J'interromps parfois la ritournelle désespérante pour me rouler les tympans quelques minutes dans les basses sales et larsenées de White Is Not My Color This Evening de Cherry Glazerr, parce que c'est à propos aussi et que mes règles cette semaine, à défaut de faire faire des loopings à mon utérus, me donnent la peau grasse et sèche à la fois. Croyez moi, c'est un souci majeur par ce temps froid.

Cette vague glaçante d'ennui teinté d'agacement a commencé hier je crois, en regardant IO, le film à la minute ressentie la plus longue du monde.
Je m'étirais paresseusement  devant la télé, contorsionnée sur mon tapis bleu et sous le regard circonspect du chat qui se demandait pourquoi je grimaçais tant en tentant, les mains agrippées aux pieds, de toucher mes genoux de mon nez. C'est si simple pourtant. Pour un chat, idiot.

Viktor & Rolf - Printemps -Eté 2019

J'abandonnais ensuite les images lentes et des personnages poussifs qui s'étalaient sur l'écran semblant se craqueler sous la pesanteur du scénario pour rejoindre une chambre glacée et un volume didactique aride (Ohm (de la loi du même nom) n'est pas mon ami).

J'aurais pu ensuite sereinement tomber dans un sommeil sans rêve mais mon cerveau en décidait autrement, m'amenant en train dans des tunnels sombres qui n'existaient pas vraiment, me faisant revisiter les murs pelés d'anciens garages de mon enfance.  Me forçant à admirer ,plantée dans les odeurs de pneu et d'huile de vidange, des photos jaunis d'événements passés n'ayant jamais vraiment existé et dont les acteurs, tirés de ma vie ou des limbes, avaient le teint cireux des défunts sur les memento mori victoriens.

Comment commencer gaiement la journée avec un tel prélude onirique ?


Il y a le facteur humain aussi.

En commençant par le facteur que j'attendais et qui n'est jamais passé.

Puis tous les autres qu'on ne voit pas mais qui se glissent sournoisement dans les mails et les messageries avec des questions si bêtes qu'elle n'appellent en réponse qu'un silence béat devant une telle vacuité, des demandes auxquelles ont a déjà répondu mille fois, des interrogations qui contiennent leur propres réponses.  Toutes ces sollicitations qui après des jours de calme et de silence et de stimulation intellectuelle correcte arrivent comme une longue et violente vague de tsunami, effaçant peu à peu toute trace d'empathie sincère dans mes réponses. La politesse comme dernière et fragile façade pour dissimuler mon mépris grandissant de la bêtise et de la paresse intellectuelle.

Pourquoi aujourd'hui justement ? Quel instinct primaire pousse ces individus lambda à m'agresser en meute avec leurs tracas insipides ?

C'est trop.

Je tresse mes cheveux, j'enfile un manteau, des pompes, je passe au point poste poser les trois commandes de la veille et je pars profiter des derniers rais de lumière pour faire les vitrines.
La seule vitrine  qui m'intéresse vraiment c'est celle du magasin de chaussures, depuis que j'ai récupéré des pieds presque symétriques, j'ai un appétit quasi sexuel pour les escarpins.

Pas que je puisse déjà en mettre, mais on est plus très loin, alors cette fois j'estime pouvoir m'autoriser à rêver. Sauf que la vitrine est noire, le magasin est sombre et froid et en dépit de la porte entrouverte, le type à la caisse plongé dans ses papiers ne m'invite pas à entrer. Je voulais rêvasser un peu, pas mourir gelée au milieu d'un océan de tatanes glacées.

Je vais en face, chez les dames dont les vêtements les plus cheap, c'est du Versace. C'est chez elles que j'ai eu la seule et unique robe de cocktail que je possède, pour une soirée à thème James Bond où ne pouvant me résoudre à faire M, j'avais choisi Vesper Lynd, parce que mes seins me le permettent.

Les deux mamies qui tiennent le magasin portent beaucoup trop de voiles synthétiques, de fourrures et de paillettes pour faire sérieux (de mémoire,  la Diva de Chez Maman à Bruxelles s'habille plus sobrement pour ses shows.)

Pourtant elles sont de bon conseil.
Elles boivent le thé pendant que je détaille une paire de bottines avec des talons cloutés et une tête de mort en cristaux Swarovsky.
Leur conversation murmurée, aux mots que je peux en saisir, semble sortie du Diable s'habille en Prada, côté script des secrétaires cancanières.

Je me promène quelques minutes entre les portants, frôlant beaucoup d'horreurs mais aussi quelques trésors et je ressors ravigotée, bien que l'intérieur de mes narines semble avoir été passé au papier de verre tant l'odeur de Patchouli était prégnante dans la boutique.
Mon Gypsy Water de Byredo n'a pas tenu le choc. Il est pas génial de toute manière, l'échantillon finira dans la coupelle des toilettes, res publica pour visiteur en mal de fragrance,  avec Amen et La Petite Robe Noire.

C'est bien la peine de vendre du tissu fait art si c'est parfumer l'endroit avec un équivalent humain du désodorisant à chiotte.
Personne n'est parfait.


Je rentre.
Pas de nouveau mail.
Il fait sombre.
Le chat ronronne subtilement.


J'ai un peu pardonné à l'humanité son absence de finesse et de beauté pour cette journée blafarde mais il faudrait voir à ne pas recommencer.



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dimanche 16 décembre 2018

lundi 8 octobre 2018

Le Chouchou et les New Kids On The Block

"Et t'assumes ?" Le ton est moqueur.

Je réponds le plus sérieusement du monde :  "Oui totalement."
C'est ma petite soeur qui me regarde d'un air moqueur, j'ai une réputation à maintenir.
Au prix du ridicule.

Non en fait je n'assume pas, mais c'est tout ce que j'avais sous la main, et avouons-le, ce bout de tissu mollasson me rappelle un souvenir d'enfance que peu de choses font revenir avec autant de précision.

Je tâte le chouchou brun motif léopard qui retient mes cheveux en un chignon hasardeux sur le haut de ma nuque. Il ne va pas du tout avec ma marinière. Assumons au moins ça.

Mais quelque part j'ai de nouveau 8 ou 9 ans et le cheveu ras.

Le temps est sublime, figé dans un mois d'aout bleu et tiède, une légère brise dans les saules qui bordent le chemin de halage.

Maxime, Alex et moi sommes assis sur un banc devant le barrage, on vient surement de finir de jouer à la guerre, ou alors on faisait des tremplins,  et on se pétait les genoux en sautant par dessus avec un vieux BMX et puis Alex a catéchisme ou un truc du genre, alors il rentre chez lui.

Sans trop se concerter, parce que c'est le plus près et qu'il est l'heure de goûter selon nos montres TicTac, Maxime et moi allons chez sa grand-mère, dans l'une des petites maisons grisâtres de la rue du Barrage, une cour bétonnée à l'avant, un jardinet à l'arrière et une véranda sur le flan.

Nous nous glissons directement dans la véranda, l'air est touffu et sent le géranium fané. Il y a du jus d'orange tiède et de la brioche molle sur la table.

"Cluedo ou Uno ?" demande Maxime.

"Faites pas de bruit." grogne sa grande soeur déjà assise à la petite table, alors que nous tirons deux chaises en plastique marron rugueux.

Supérieurement âgée du haut de ses 13ans, voutée au dessus de la toile cirée aux motifs fleuris brun et jaune, elle découpe avec soin des chutes de tissu multicolores avant d'en assembler les côtés en fronçant les sourcils. Méthodiquement, elle glisse chaque minuscule manchon sous l'aiguille d'une grosse machine à coudre brune. Parfois elle attend avant de la lancer et fredonne en même temps que le lecteur cassette "Yougotte the raitstuff baby, lovedewé youteurnmeonne"

A l'autre bout de la table, nous chuchotons notre cluedo, parfois, un "Chhhuuut" agacé iens interrompre nos murmures et je demande tout bas à Maxime "Mais qu'est-ce qu'elle fait ?"
"Des chouchous. "
"...?"
"C'est des élastiques Pour s'attacher les cheveux. " (Maxime sait que je ne suis pas très futée.)
"Et c'est quoi le truc bizarre qu'elle écoute ?"

"C'est Les NEW KIDZSON ZE BLOCK!" rage la grande soeur, écarlate soudain, puis elle crie, sanglots et désespoir dans la voix "C'est pas vrai , Mamie, Mamie, viens leur dire de se taire , ils comprennent pas, il comprennent RIEN, ils parlent sur les NEWKIDZONTHEBLOCK !!!!"




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mercredi 11 avril 2018

L'amertume de la page 23

You can get addicted to a certain kind of sadness

Like resignation to the end, always the end.


- Gotye




J'attrape le premier livre sur la pile. Enfance de Gorki. Concernant le thème et le ton, je savais déjà à quoi m'attendre en l'achetant dans cette bibliothèque Nantaise, à défaut d'un Troyat.


Je connais peu la vie de l'écrivain : politiquement utopiste, dramatiquement russe, péniblement naif ?
Cela n'a d'importance que parce que c'est une auto-biographie. Reste que j'ai retenu que Gorki avait une dent littéraire contre Dostoyevski. 

Je feuillette la préface, espérant sans grand succès en tirer quelques pistes qui m'aideront à appréhender le contexte.

Chapitre I.

Ses phrases sont brèves, ou presque, le style est pur, le sujet est traité sans détour. 

En l'ouvrant je m'attendais au style russe empesé auquel ses contemporains russophones m'ont accoutumée, aux phrases grandiloquentes. Ces paragraphes qui tombent comme une nappe lourde et richement brodée, ornée de la vaisselle du dimanche. Ces chapitres où l'ardeur, la passion et la folie sont noyés dans une cascade ornée. La pudeur par la dilution. La timidité du phrasé rococo.

Mais non. La lecture est servie sur une planche de bois brut, sans apprêt.
Le fouet claque et les faiblesses des personnages sont là, nues et vives. 

Je lis Gorki dans mon bain.
Il fait chaud et la sueur qui sèche sur mes lèvres mêle son sel à l'amertume de ma lecture. 


En vérifiant que j'ai bien compris le sens du mot домовой je constate que les notes de bas de page sont à la fin du livre.  C'est agaçant. 

Je referme. Ce n'est pas le moment, finalement.

Si Gorki et Dostoyeski avaient véritablement été contemporains se seraient-ils écrit ? 
Trait net de vapeur brûlante contre somptueuse mais mortelle coulée de lave.




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mardi 27 mars 2018

La ligne noire au fond de la piscine.

Fin mars.

Voilà deux semaines maintenant que la dernière ligne résistante des pratiquants de la Bonne Résolution Sportive du Nouvel An a capitulé.

La piscine est de nouveau vide.

Oubliées au fond d'un sac à dos acheté pour l'occasion,  s'érodant dans un portefeuille, des cartes prépayées 20 entrées renoncent doucement à être jamais utilisées avant leur date de péremption. Leurs propriétaires démotivés mangent des tartines poulet-curry en regardant la pluie tomber, assis à leur bureau. Demain peut-être, ils viendront. Ils le pensent vraiment.
Buzzz.
Facebook leur signale une vidéo de chats qu'ils pourraient aimer car le cousin d'un contact inconnu ajouté par erreur l'a aimée. Ils oublient la piscine.

Il est midi passé de  trente-deux minutes.
Nous sommes 5 dans le bassin en acier inoxydable. 50 mètres de vaguelettes rutilantes à 29°.
Le silence frais, goût chloré, est reposant. Il tranche avec le brouhaha moite des vestiaires où les élèves des athénées environnantes s'habillent encore.

J'allonge quelques brasses. J'ai la nuque raide.
Le milieu du bassin. Je fais l'étoile, puis je me raidis, bien droite, les bras plaqués contre le corps je pique vers le bas, deux coups de jambes.

Me voilà entre deux eaux.

Si je reste dix secondes sans bouger, assez profond, l'alarme Poseidon la mal-nommée s'activera pour qu'un maître-nageur vienne me sauver.

10 secondes, puis 15, puis 20. Les yeux rivés sur la bande noire au fond de la piscine.

Poseidon ne fonctionne pas. Aucun maître nageur ne quitte le rebord de la piscine pour venir me chercher.

Je remonte et je me retourne. Je regarde en l'air maintenant. La persistance rétinienne trace une ligne sombre sur la tôle blanche du plafond.

Je pense : "Voilà qui va m'aider à aller droit."

Et puis je réfléchis à ma propre bêtise.

C'est bien ces piscines vides, c'est propice à l'introspection.








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mardi 28 novembre 2017

Les Arcanes - 5 - Le Pape



Le Pape se couronne seul, s'oint lui-même du Saint Chrême, et à genoux révère sa personne tout à la façon des vieux empereurs romains.

- Isaac Newton







Lundi 26 février




« Clouée à la porte ? »


Aleph avait du mal à décrocher le regard des imposantes épaulettes du tailleur strict à motif pied de poule de Marozia. Il ne parvint pas à répondre. Guillermo arpentant la salle toute en longueur qui hébergeait la billetterie du château, bégayait de fureur et de fièvre et n’offrit rien d’intelligible. Si les premières cartes n’avaient semblé à ses yeux n’être qu'une vague plaisanterie, l’enveloppe souillée de sang à son nom avait éveillé chez lui une colère monumentale. Il avait passé le dimanche à ruminer, étudiant les cartes sans relâche mais sans parvenir à avancer d’un pouce sur une théorie valable.


De bête cartes, mauvaises copies d’antiquités, sans menace particulière, sans signification.

Ils avaient appelé Marozia comme promis qui leur avait demandé de venir au château le lendemain à 8h.

Ils étaient là 7h45.

Marozia les attendait déjà. Immaculée.

Aleph se demanda comment il était possible de porter une veste de tailleur aussi outrageusement triangulaire et parvenir à conserver un tel charisme virginal.

Ne parvenant pas à obtenir un discours sensé de la part de ses visiteurs, elle soupira. Ses sourcils à peine dessinés se plissèrent, sa petite bouche s’étrécit un peu plus. Aleph se découvrit soudain une folle passion pour le portrait Renaissance fraîchement restauré d’un seigneur local qui se trouvait derrière elle.

« Allons dans mon bureau.

- Oui maîtresse.

- Pardon ?

Aleph vira pivoine. Guillermo pour la première fois depuis la découverte de la carte sembla se dérider un peu.

- Ne faites pas attention à lui, vous semblez tenir un peu de votre directrice de thèse, elle lui fait le même effet. C’est un garçon très sensible. »

Aleph se garda bien de préciser que Madeleine Hubert ne lui inspirait qu’agacement et colère, alors que ce qui émanait de Marozia agissait sur lui comme une déferlante de phéromones. Réaction incompréhensible puisqu’il avait conjointement extrêmement envie de lui coller une paire de baffes en lui intimant de se départir de son air de bourgeoise pète-sec.

Marozia eu un hochement de menton dédaigneux et s’engagea dans le musée. Ils traversèrent la grande salle principale sans s’y attarder pour atteindre un large escalier bien ciré. Aleph laissa Guillermo, apparemment imperméable à la morgue comme au charme de Marozia, passer devant lui.

Le second étage hébergeait une magnifique bibliothèque, toute en chêne, ornée de magnifiques volumes, trônant en son milieu : une longue table en marqueterie et quelques fauteuils d’étude aussi délicatement ouvragés que confortables. En somme, tout ce que l’on pouvait attendre de la bibliothèque d’un château. En passant devant l’échelle coulissante, Aleph se demanda si Marozia s’en servait parfois et chassa rapidement la vision de son esprit. Il s’étonnait lui-même, jamais personne n’avait provoqué chez lui des sentiments aussi violents et paradoxaux.

Le bureau de Marozia était une grande pièce dans le même style que la bibliothèque. A côté d’un bureau plat en marqueterie, bois de rose et amarante se trouvait un autre petit bureau Mazarin extrêmement ornementé. Au fond, habitée d’un mannequin sans tête, une robe qu’Aleph plaça au alentour du règne de Louis XV, à en juger par l'envergure de la vertugadin, était exposée.

« Ce ne sont que des copies de meubles et tenues d’origines trouvées ici, les originaux sont en cours de restauration à Paris. » Expliqua-t-elle en prenant place derrière le bureau plat et en invitant ses hôte à se poser sur les chaises qui lui faisait face.

Le matériel de paléographie de la curatrice était prêt. Aleph sortit les cartes une nouvelles fois de leur pochette et les tendit.

10 minutes passèrent dans le plus grand silence, pendant que Marozia étudiait consciencieusement la dernière carte. Guillermo feuilletait un magazine d’art attrapé sur le bureau Mazarin. Aleph regardait les instruments de paléographie maniés par les doigts experts aux ongles parfaitement manucurés de Marozia. Elle avait les doigts fins mais légèrement potelés. Aleph se souvint d’un cours d’histoire de l’art déjà un peu lointain durant lequel le professeur leur avait expliqué qu’on pouvait reconnaître l’auteur d’une toile rien qu’à la manière dont les doigts étaient peints : De Vinci, Poussin, Raphael ?

« Rien de neuf. Elles semblent avoir toutes été fabriquées et peintes en même temps et artificiellement usées. Aucune trace de palimpseste. Le parchemin était vierge avant cette utilisation, ou alors il a été parfaitement poncé, mais c’est peu probable. Je suis perplexe.

- Et bredouille, renchérit Guillermo.

Marozia qui manifestement n’était pas habituée à la défaite et encore moins qu’on lui fasse remarquer ses défaillances lui jeta un regard glacé qu’il réceptionna avec une grimace affable.

- Il reste ça, proposa Aleph en tendant l’enveloppe vers elle.

Elle la prit du bout des doigts, non sans une moue de dégoût.

- Est-ce du vrai sang ?
- Ca y ressemble, soupira Aleph. Je suppose que vous n’avez pas de luminol dans votre kit de paléographie.

Marozia Jeanne contempla Aleph juste une seconde de trop pour que celui ci ne dusse pas détourner le regard. Guillermo pouffa.

- Du peroxyde d’hydrogène… de l’eau oxygénée, vous avez peut-être ça dans votre pharmacie ?

Marozia Jeanne se leva et affirma

- Oui, j’ai de l’eau oxygénée dans ma pharmacie. En revanche, mon bureau n’est pas l’endroit le plus approprié pour jouer au petit chimiste. Si vous voulez bien m’accompagner chez moi, le plan de travail devrait faire l’affaire.


Elle glissa les 4 cartes dans l’enveloppe et la tendit à Aleph qui la rangea dans sa sacoche. Le petit groupe se leva et quitta la pièce, Marozia en tête. Ils la suivirent en bas, puis dans la cour jusqu’à une dépendance située à gauche du bâtiment principal et qui avait dû, jadis, être la maison d’un intendant du château. La bâtisse était cossue et, à en juger par la taille des fenêtres surement plus récemment remodelée que certaines autres parties du château. Elle ressemblait à s’y méprendre à une maison bourgeoise de la fin du 19e. Le laveur de vitre ne devait pas s’y ennuyer.

Marozia ouvrit la porte à demie vitrée protégée par des ferronneries en forme de fleur et les invita à entrer dans le long et large couloir. L’endroit était tiède, l’ambiance moelleuse et un peu surannée, surement à cause de la décoration résolument Empire dans les tons rose et ocre du couloir d’entrée.

Elle les mena au fond du couloir à droite d’un escalier massif en bois sombre et à la rampe délicatement ouvragée jusqu’à une cuisine beaucoup plus moderne au sol en carrelage blanc marbré de corail et aux plans de travail en pierre noire. Les appareils électroménagers dissimulés derrière des portes en bois brut.

C’est dans ce décor épuré aux murs blanchis à la chaux où seules quatre copies encadrées de natures mortes signées Isabelle Frances et des torchons aux couleurs vives alignés sur des crochets venaient mettre quelques taches de couleurs qu’elle laissa les deux hommes pour aller chercher l’eau oxygénée. Sur le plan de travail à côté d’une huche à pain en métal noir et mal, un calepin mauve était ouvert. Aleph s’approcha précautionneusement.


« Liste de courses.

- Mâche. »

Fascinant.

Il sortit les cartes et l’enveloppe et les posa près du lavabo avant de retourner camper quelques pas plus loin devant le petit calepin mauve, fasciné par la petite écriture ronde, enfantine et un peu désordonnée qui traçait le mot mâche. Marozia Jeanne écrivait-elle vraiment ainsi ?

Guillermo campé devant le lavabo au bac noir comme le plan de travail regardait par la fenêtre qui le surplombait. La vue donnait sur un petit verger ou quelques arbres fruitiers dénudés par l’hiver exhibaient des branches brunes et noueuses. La tempête semblait avoir presque tout épargné. Seul l’un d’eux avait une grosse branche fraîchement arrachée.

Marozia revint rapidement avec une petite bassine en plastique vert bouteille. Elle posa le tout sur le plan de travail près de Guillermo. Aleph s’approcha, le récipient contenait la bouteille d’eau oxygénée, une paire de gant en latex, des compresses, du coton et un mouchoir en tissu blanc.

"J’ai oublié de vous demander ce dont vous aviez besoin pour conduire l’expérience alors j’ai pris tous les types de supports absorbant. Cela conviendra-t-il ?

- Le mouchoir sera parfait, assura Guillermo en enfilant les gants. Les couches de latex claquèrent sèchement sur ses poignets. Guillermo esquissa un sourire de plaisir qu’Aleph aurait presque qualifié de pervers. Marozia croisa les bras et haussa les sourcils sans plus de commentaire. Nonobstant la réaction de leur hôte Guillermo s’empara de l’enveloppe, la vida de son contenu ésotérique et leur tourna le dos.

- J’en ai pour quelques minutes les enfants, et je n’ai pas besoin de public.

Marozia qui s’apprêtait à regarder par dessus son épaule s’arrêta dans son mouvement et se tourna avec grâce vers Aleph.

- Souhaitez vous un thé ou un café ?

- Non merci, répondit Aleph.

La raideur du sourire de Marozia devant son refus fit comprendre à Aleph qu’il venait de commettre un impair. L’étiquette n’était pas son fort.

- Sauf si Guillermo en souhaite un également. ajouta-t-il rapidement.

- Je prends ce que tu prends marmonna Guillermo


Thé, café ? Quelle était la bonne réponse ? Y-avait-il une bonne réponse ? Aleph hésita, balbutia, regarda paniqué autour de lui.


- Je prépare une théière alors, c’est entendu, s’exclama Marozia. Avec un bref claquement des deux mains, comme si Aleph venait de donner une réponse tout à fait enthousiasmante.

Avec prestesse mais tout en gardant une fluidité de geste telle qu’on aurait dit qu’elle bougeait à peine, Marozia ouvrit le frigidaire, en sortit un bouteille en verre et en transféra le contenu dans la bouilloire électrique noire, discrète voisine de la huche à pain.

- Le service à thé est dans le buffet du salon, si vous voulez bien me suivre Monsieur Kaplan, nous n’allons pas rester dans la cuisine éternellement."

Aleph la suivit sans piper mot, il passèrent devant l’escalier et s'engagèrent par une porte double. Derrière, se trouvait iune salle à manger sans fenêtre, au sol parquetée et ornée d’une large cheminée en marbre blanc et d’une table massive entourée de six chaises rembourrées au coussin d’un taupe sobre. Le tout dans un style bourgeois et moderne sans grande originalité qui tranchait avec le salon sur lequel elle s’ouvrait via deux grand battant doubles vitrés et où il se dirigèrent.

Marozia Jeanne avait dû chiner avec une rare ardeur pour transformer cette pièce en un hybride entre le cabinet de curiosité et l’antichambre de Marie-Antoinette. Il y avait beaucoup trop de meubles et chacun d’eux semblait contenir bien trop de motifs, de courbes alambiqués et d’essences différentes pour n’être pas des siamois de meubles, comme si le produit d’une orgie dans les salles de stockage d’un musée de l’ameublement était venu se réfugier ici.

La quantité de bibelots sur toutes les surfaces planes était elle aussi digne de l’appartement parisien de la grand-tante d’Aleph. Sans les 6 chats et la puissante odeur d’urine féline.

Aleph prit place sur un fauteuil crapaud pendant que Marozia sortait son service à thé d’un petit buffet marqueté. Le jeune homme eu un début de suée lorsqu’elle posa devant lui une délicate tasse en porcelaine peinte, si fine qu’on voyait au travers de la porcelaine laiteuse, sous les motifs bleus.

- Je reviens dans un instant avec le thé, et espérons-le, votre collègue, déclara la maîtresse de maison avant de quitter la pièce.

Aleph soupira, se leva, prenant garde à ne rien bousculer et écarta le rideau léger qui couvrait la fenêtre. Les doubles rideaux en soie sauvage ocre étaient joliment arrangés en large plis de chaque côté des la large vitre.

Vue sur la cour du château.

Vue sur la moto qui freina brutalement et dérapa en exécutant la manœuvre, laissant une crevasse en spirale dans les gravillons. La conductrice de la petite Yamaha mis la béquille et descendit du véhicule. Elle ôta son casque, révélant une chevelure brune et bouclée. Aleph la regarda s’approcher. Il entendit deux brefs coup sur la porte, un silence, puis une clé tourna. La porte s’ouvrit. Le bruit de chaussures que l’on ôte sans ménagement et celui du casque posé sur une desserte, de l’autre côté du mur.

Il se rassit en silence.

" Maro ! T’es là ?

Des pas pressés, un silence, des chuchotements fiévreux.
- Oh ? Des gens ! Miracle !
- Ne soit pas moqueuse!
Un cri :
- C’est du sang !
- Hein ?
- Jésus Marie Joseph. Au salon ! J’amène le thé ! Hélène, montre le salon à Monsieur Lopez.

Guillermo apparu bientôt, devancé par la jeune femme, elle semblait avoir une vingtaine d’année, comme Aleph et était vêtue de jeans usés et d’une chemise à carreau sous un épais pull écru à grosse mailles, son fard à paupière vert éclairait un regards noisette curieux et amusé. Elle plissa un nez mutin en voyant Aleph et lui servit un large sourire où il compta au moins 56 dents.

Il se leva brièvement et lui serra la main.

- Aleph Kaplan.

Guillermo s’installa en face de lui dans un canapé de velours vert alors qu’elle prenait place sur un pouf au plus près de la table basse.

- Hélène. Enchantée. Vous êtes des amis de Marozia ?
- Voilà qui l’ennuierait très fort, la pauvre, rigola Guillermo. Disons que nous sommes involontairement joueurs d’une même partie de carte.

Hélène pencha la tête sur le côté et s’apprêta à demander des détails mais Marozia entra. Le service du thé exécuté avec grâce, elle prit place aux côté de Guillermo, une tasse et une soucoupe entre ses mains délicates.

- Hélène est mon assistante. Elle s’occupe de la comptabilité journalière et de l’accueil des visiteurs au château et m’assiste dans la gestion des collections, entre autres nombreuses missions.

Hélène sourit et bu rapidement une gorgée de thé son regard vif soudain voilé.

- J’ignorais que tu venais si tôt aujourd’hui d’ailleurs. J’ai mal noté dans l’emploi du temps ?
- Je suis partie vite car maman a une question que je ne dois surtout pas te poser.
- Ah. Marozia s’assombrit.
- Je… Hélène regarda Aleph et Guillermo.
- Vas-y, Aleph et Guillermo travaillent dans les grottes de la forêt municipale, ils connaissent ta mère, madame Rousseau, et on eut vent de mes relations avec elle.

Aleph regarda Hélène de plus près. La fille de madame Rousseau ? La ressemblance n’était vraiment pas frappante.

- Donc maman a ouvert le courrier ce matin à la mairie, et le maire a reçu un truc bizarre. Elle m’a appelé tout de suite et elle voudrait bien que tu y jettes un coup d’œil. Elle pausa et chuchota avec un rictus moqueur :
- Mais il ne faudrait pas que tu saches que c’est pour le maire, of course, soupira Hélène en tendant une enveloppe.

Guillermo la prit et la garda en main le temps que Marozia pose son thé. Il fronça les sourcils en apercevant par l’ouverture nette, œuvre d’un coupe-papier, le contenu de l’enveloppe.

- Ca se complique.

Marozia tira le contenu de l’enveloppe et écarquilla les yeux, interloquée.

- Laissez moi deviner, soupira Aleph en se pinçant la naissance du nez, vaguement agacé. Le pape ?"

Bonus Track - Madonna -Vogue










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mercredi 22 novembre 2017

Les Arcanes - 4 - L'Empereur

Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l'être mais aussi la sagesse de distinguer l'un de l'autre.
- Marc Aurèle


Dimanche 26 février

Le samedi s’était terminé aigre-doux. 

Après quelques heures dans la pénombre, auprès du poêle, à lire à la lampe de poche ou à discuter sans grand enthousiasme de tout et de rien, surtout de rien, et avec beaucoup de précaution, la tempête s’était calmée. 
Marozia et Aleph sortirent constater les dégâts. Aleph prit quelques photos de la grange pour les propriétaires de la ferme et pour l’assurance de Marozia.
Finalement, ils dégagèrent la R19 sans trop de problème, seule une poutre s’était couchée sur son toit, occasionnant quelques petites bosses et deux belles rayures. Rien que son assurance ne rembourserait.

Elle avait repris la route en lui demandant de la tenir au courant si d’autres cartes lui parvenaient. Aleph lui serra la main et lui proposa le plus innocemment du monde, même si aucune carte ne faisait son apparition, d’aller au restaurant avec lui et Guillermo dans les jours à venir, histoire de discuter dans des circonstances moins apocalyptiques. La réponse dépourvue de toute forme d’engagement dans un sens comme dans l’autre de Marozia aurait fait frémir un normand centriste descendant de Salomon.

La matinée d’Aleph s'acheva avec un peu de ménage pour dégager toutes les feuilles qui étaient entrées dans l’appartement les rares fois où ils avaient osé ouvrir la porte, puis le ramassage plus physique des gros débris de branches qui parsemaient la cour. Enfin, il avisa la vache qui avait élu domicile dans la remise à bois. Les étables de la ferme étaient encore fonctionnelles et le hangar qui servait à garer les voitures contenait également quelques ballots de foin et de paille, il étala une litière de paille dans un box, remplit un seau d’eau, et mis du foin dans la  mangeoire et attira la vache dans l’étable en lui présentant un poignée de foin qu’elle suivit docilement. Il ferma la porte derrière elle. La recherche de son propriétaire attendrait le lendemain, la tempête reprenait.

Le reste de la journée fut passé par Aleph comme par Guillermo entre repas chimiques, siestes trop légères et lecture de piètre qualité. Ils accueillirent la nuit avec soulagement.

***

Le réveil sonna à 7h, Aleph était déjà réveillé mais comme cela devenait son habitude, il avait migré sur le canapé en face du poêle et, enroulé dans son plaid, il profitait de la chaleur mouvante et des crépitements du bois. Pris dans sa torpeur il sursauta, confondant la sonnerie du réveil avec celle du téléphone. Puis soulagé, il éteint l’appareil qu’il avait posé sur la table basse et avisa le téléphone, toujours décroché. Pris d’un vague sentiment de culpabilité, il alla le raccrocher. La femme de Guillermo était sans nouvelle de lui depuis près de deux jours et d’après les infos, les dégâts dans toute la France étaient extrêmement importants. Il devrait rappeler avec tact et délicatesse à son directeur qu’il avait un devoir conjugal à accomplir. L’animation de la matinée précédente avait relancé la fièvre de Guillermo, il avait passé le plus clair de son temps dans sa chambre.

Un tremblement agita la maison et un bourdonnement soutenu parvint aux oreilles d’Aleph, Le chauffe-eau venait de se mettre en route, ainsi que le frigo. Aleph s’étira avec délice et anticipation, il allait enfin pouvoir prendre une douche chaude. Ses cheveux graissaient et il détestait la sensation des boucles noires qui collaient dans son cou.

***
Propre, rasé et les boucles de sa chevelure sèches et ordonnées, Aleph frappa à la porte de la chambre de son directeur avec un plateau chargé d’un petit déjeuner conséquent. 
Œufs bénédictine, tartines, fromage et jambon sec ainsi qu’une cafetière remplie et un verre de jus d’orange.
"Le petit déjeuner de Monsieur est servi ! s’exclama Aleph en posant le plateau sur la table de chevet du lit jumeau où se trouvait un tas de couverture et supposément, quelques strates en dessus, Guillermo.
Un grognement indistinct lui parvint de sous les couches de tissus. Il semblait désapprobateur mais nonobstant l’intonation, Aleph continua avec entrain.
- C’est le calme après la tempête, le soleil se lève et on le voit pour la première fois depuis 3 jours, tu devrais en profiter !"
Il ouvrit grand la fenêtre et détacha les volets. Un courant d’air vivifiant traversa la pièce, chassant l’odeur un peu rance de sueur et de renfermé que Guillermo avait distillé les deux jours précédents.
L’onomatopée éructée par l’homme à la tête enfuie sous son oreiller était cette fois très claire. Aleph referma la fenêtre.
"Désolé mon brave, mais ça puait, et le délicat fumet du festin que je t’ai préparé ne méritait pas une telle concurrence déloyale."
Aleph était d’humeur brillante. Il abandonna son supérieur à ses soupirs et ses quintes de toux et sortit vérifier si la vache se portait bien.

C’était le cas. 

Couchée sur la paille, mâchonnant un peu de foin elle lui jeta un regard placide. Aleph décida de monter jusqu’à la ferme suivante, chez les Guillaume, pour voir si il ne manquait pas une tête à leur cheptel. La ferme se trouvait environ 1 km plus haut sur la petite route de campagne. Une petite sortie ne lui ferait pas de mal.

15 minutes plus tard, il arrivait, suant et légèrement essoufflé dans la cour de la ferme. Monsieur Guillaume, un cinquantenaire trapu et grisonnant et sa femme taillée sur le même modèle étaient occupés à déblayer la cour. La femme le salua d’un grand signe et d’un sourire et partit d’un pas vif en poussant une brouette pleine de débris divers, laissant son mari accueillir le visiteur.
"Tiens voilà, l’historien, ça va en bas, pas trop de dégâts ?
- Non, sourit Aleph, s’abstenant de corriger le fermier sur la véritable dénomination de son métier. En revanche, nous avons dû adopter une vache.
- Vous êtes sûrs que ce n’est pas un mammouth ? rigola le fermier.
Aleph était vraiment de bonne humeur, il l’accompagna dans son éclat de rire.
- Non, je pense même pouvoir affirmer que c’est une normande, à la robe crème. Elle est marquée, la pastille de son oreille est jaune. C’est à vous ?
- Ah tiens, oui, probable. C’est une bonne nouvelle. On en a perdu 3 au dernier décompte. Et un veau. On les avait toutes rentrées en catastrophe mais certaines étaient trop loin dans le pré et mon ouvrier n’a pas su les récupérer.
- Je vais garder l’œil ouvert. Vous n’avez pas eu trop de soucis avec tout ce vents ?
- Oh… Quelques clôtures enfoncées par des branches, les bêtes perdues mais on va les rattraper, et une demi douzaine de tuiles. A part le nettoyage, on s’en sort bien.
- Tant mieux, Tant mieux ! s’exclama joyeusement Aleph, surpris lui même du degré d’enthousiasme qu’il pouvait mettre dans une conversation avec un type quasiment inconnu qu’il ne reverrait plus de sa vie d’ici 6 mois. Dites… Je me demandais, puisque vous avez quelques vaches dans le coin. Vous avez surement quelques tanneries ?
- Quelques-unes oui. 
- Vous ne sauriez pas où se trouve la plus proche ?
- Chez Aubert, au grand bourg, à sa sortie sur la nationale, l’informa le fermier. Sinon il faut aller à la ville."
Madame Rousseau en lui remettant les clés des appartements pour l’équipe, une semaine plus tôt, lui avait déjà expliqué à quoi correspondaient le «Bourg», le «Grand bourg», la «Ville» et la «Grande Ville» au village. Il ne demanda donc pas plus d’explication. En revanche, penser à Madame Guillaume lui rappela sa conversation de la veille avec Marozia Jeanne. Il hésita quelques instant avant de poser un nouvelle question.  Puis d’un ton très détaché il se lanca :
"Je voulais visiter le musée du château ce week-end, j’espère qu’ils n’ont pas eu trop de dégâts dans leur collection avec cet orage.
Monsieur Guillaume s’appuya sur sa fourche et tourna la tête vers le bourg, comme si derrière les arbres il voyait le château. Il souffla, pensif.
- J’espère qu’ils n’ont rien eu non. C’est un beau bâtiment et il contient la mémoire du coin. Et, avec le maire, la dame Jeanne ne va pas être aidée si elle a des soucis.
- La Dame Jeanne ?
- La directrice du musée.
Une fois de plus, Aleph ne rectifia pas l’erreur de son interlocuteur.
- Une dame bien je trouve, elle fait de bonnes choses pour le village, mais Elle n’a pas commencé du bon pied ici, poursuivit le fermier, mais bon, je ne vais pas vous embêter avec des ragots du coin, vous avez surement déjà assez à faire à reconstituer les parties de chasses de nos hommes des cavernes. Cela dit, le château est fermé en hiver, mais entre historiens, peut-être qu’elle vous laissera visiter gratis ?"

Aleph n’insista pas, il était tombé sur un homme discret et respectueux de la vie privé des gens. C’était bien sa veine. Il ne saurait rien de plus aujourd’hui sur la rivalité entre Marozia Jeanne et le maire. Il parla encore du temps qu’il allait faire, ce qui pour une fois pouvait se révéler utile, puis pris congé après avoir indiqué que le fermier pouvait envoyer un ouvrier agricole chercher sa vache quand il le voulait dans l’étable et que la bête serait nourrie et abreuvée en attendant.
Le chemin du retour, en descente, fut parcouru au petit trot car le vent s’était remis à souffler et les nuages qui s’accumulaient fort bas contre les collines alentours ne présageaient rien de bon.
Essoufflé mais ragaillardi par sa sortie, Aleph poussa la porte d’entrée de l’appartement d’une main glacé et rougie par le froid.  Il inspira avec joie l’air bien chaud du salon et senti l’odeur du poêle lui brûler la gorge.
Guillermo était sorti de sa chambre, habillé et, à en juger par ses joues rasées de près, ses cheveux humides lissés en arrière et l’odeur d’Eau Sauvage qu’il distillait autour de lui telle une aura saveur vetiver, fraîchement sorti de la douche, d'ailleurs dnas la salle de bain, la radio en sourdine diffusait King of Pain de The Police. 
Assis en tailleur près du guéridon du téléphone, installé sur un coussin arraché au canapé  il se chamaillait en catalan avec sa femme. Aleph tenta de ne pas trop écouter et s’apprêtait à migrer vers la cuisine, mais Guillermo tout en continuant sa conversation  mouvementée lui fit signe d’approcher. Aleph s’exécuta et suivi du regard le doigt long et osseux de son patron. Posée sur son genou gauche, une carte. Au début, Aleph crut reconnaître l’Impératrice, amenée la veille par Marozia Jeanne. Il la saisit.
La construction de la carte était similaire, mais figure couronnée était un homme. Grand, anguleux, le cheveu poivre et sel et l’air manifestement sud –européen. L’empereur donc, déduit Aleph et il jeta un regard interrogateur à son compagnon.
Guillermo sans interrompre ce qui semblait maintenant être un long monologue de reproches de la part de sa femme pointa la table basse. 
Dessus, une enveloppe.


Sur l’enveloppe, en lettres de sang : « Guillermo »


Bonus Track 

King of pain - the Police


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lundi 6 novembre 2017

Les Arcanes - 3 - L'Impératrice


Mais la mort changeait peu de choses à cette intimité qui depuis des années se passait de présence l'impératrice restait ce qu'elle avait toujours été pour moi : un esprit, une pensée à laquelle s'était mariée la mienne.
Mémoires d'Hadrien (1951) - Marguerite Yourcenar






Samedi 25 février 1989


La tempête avait fait rage toute la nuit et Aleph l'avait passé dans un état équivalent : rageur ; partagé entre l'incompréhension, la colère et l'embarras.

Pour commencer le comportement de Madame Rousseau était des plus étranges. Pourquoi appeler Le Jean une femme, pourquoi la désigner ainsi devant une personne étrangère aux ragots et histoires du village ? Et pourquoi l'envoyer se faire mal juger dès la première seconde, alors qu'il ne lui avait rien fait. Pensait-elle qu'il n'irait pas au château ?

De plus, quel type de "plaisanterie" pouvait bien faire le maire à la curatrice du château pour que deux cartes de tarot la mettent dans un tel état.

Et qui appelait sa fille Marozia quand son nom de famille était Jeanne ? Qui appelait sa fille Marozia tout court .Même si en matière de prénom, il n'avait rien à lui envier, au moins le sien n'était pas lié à celui d'une femme qui avait incarné le mythe de la pornocratie pontificale.

Et enfin, les cartes. Qu'y-avait-elle lu précisément pour y voir une insulte ?

La coïncidence était impossible, son nom, une référence au sien, laissé dans une grotte.

Par qui... Mme Rousseau et sa permanente impeccable ? Le maire, ce notaire quarantenaire et sportif qu'il n'avait croisé qu'une fois. Ce type avait-il seulement retenu son prénom ? Et que foutait cette snobinarde estampillé Versaillaise de Marozia Jeanne, au fin fond du plateau des 1000 vaches dans un château de campagne, juchée sur une colline à gérer une collection régionale ?

Aleph rumina ainsi une bonne partie de la nuit et ses quelques périodes de sommeil étaient régulièrement troublées par les bruits de l'extérieur. Des choses roulaient ou s'effondraient dans la cour.

Finalement à 5h, il renonça à dormir. Le poêle, son meilleur ami du moment, fut nourri avec largesse et Aleph dosa généreusement son premier café de la journée. Il mit aussi du beurre sur ses tranches de brioches.

La petite radio à piles était bloquée sur France Musique. La veille, pour passer le temps, Guillermo avait cherché une radio locale sur ondes courtes. Mais à cette heure ci, il ne s'y passait rien. Vivaldi ferait l'affaire pour le moment.

Aleph, à la lueur de la lampe de poche se plongea dans la lecture de Ne Pleure Pas Ma Belle de Mary Higgins Clark, sûrement abandonné là par le précédent visiteur du gîte, c'était tiède et sans grand intérêt mais ça se laissait lire. Pour la première fois depuis sa discussion avec Guillermo la veille au soir, le cerveau d'Aleph sembla cesser de bourdonner.


A 8h le jour se leva, surement motivé par la sonnerie du téléphone.


Samedi matin, 8h. Aleph aurait préféré que la ligne reste en dérangement. 20 sonneries stridentes plus tard, la personne à l’autre bout du fil n'abandonnait pas. Un seul être au monde était capable d'une telle obstination.

Aleph soupira et se dégagea du canapé. Sa main resta suspendue un instant au dessus du combiné, espérant que peut-être qu’après une sonnerie supplémentaire, l'appareil replongerait dans le silence. Peut-être qu'un arbre quelque part allait tomber sur la ligne. Mais non.

« Allo.

- Guillermo.

- Non c'est Aleph, Mad...

- Guillermo.

C'était un ordre, pas une question

- Guillermo est encore endormi madame Hubert.

- Et la grotte ?

- Elle... ne dort pas. C'est une grotte. »

10 secondes, pensa Aleph, il n'avait tenu que 10 secondes sans avoir envie de lui balancer le premier objet contondant à la figure. Le silence au bout du fil fut glacial. Mais bref.

« Monsieur Kaplan.

Peu de gens arrivaient à lui faire prendre son nom pour une insulte aussi bien que Madeleine Hubert.

- La grotte était en parfait état quand j'y suis allé hier.

- Et aujourd'hui ?

- Il est 8 heures du matin. Nous sommes samedi.

- Vous me prenez pour une idiote qui ne sait pas lire ?

- Non. »

Le mot était d'une sécheresse qui sous-entendait tellement l'inverse qu'il du provoquer des fissures dans l'oreille de son interlocutrice car elle ne renchérit pas.

Guillermo était apparu dans l'encadrement de la porte de sa chambre au début de la conversation. Le cheveu en bataille, les yeux gonflés, sa couette rose enroulée autour des épaules, il serrait un coussin dans ses bras. Soit son état ne s’était pas amélioré, soit la sonnerie prolongée l’avait tiré d’un très profond sommeil. Sa longue carcasse sembla glisser jusqu'à Aleph. Il lui prit le combiné des mains et s'affala sur le sol, non sans y avoir préalablement laissé tomber son oreiller pour amortir sa chute.

- Madeleine, doux cauchemar de mes nuits et thème principal de mes hallucinations diurnes, que puis-je faire pour toi ? grinca-t-il avant de partir dans une quinte de toux d'une violence feinte.

Aleph saisit l'écouteur et s'installa en tailleur près de son chef. Ses conversations avec leur directrice de département étaient toujours un merveilleux moment de distraction, à condition de ne pas se retrouver seul ensuite avec Madeleine Hubert, qui se défoulait alors sur le premier venu dont le grade était inférieur au sien.

- Guillermo, je vais finir par vous renvoyer.

- Vous ne pouvez pas, mais c'est très gentil de penser à moi. Comme mon assistant vous le disait, nous somme samedi, je suis malade et dehors une tempête à décorner les vaches fait rage. Mieux même, je pense avoir vu une vache complète passer en tourbillonnant devant ma fenêtre pas plus tard qu’il y a deux minutes. Pour ces trois raisons, La grotte attendra. Elle nous a attendu quelques dizaines de milliers d’années, je suis sûr que deux jours de plus ne lui sembleront pas excessifs. Vous aviez autre chose à nous communiquer ? Un éventuel retour de certains de nos collègues ? Des nouvelles de la jambe cassée de Julien ? Vos meilleurs vœux de rétablissement ? Quelques mots de caution et d'encouragement pour nous aider à surmonter la tempête du siècle perdu sans électricité au milieu de nulle part, un mot aimable pour changer ?

- ...

- C'est bien ce que je me disais.

- Judith devrait revenir mardi. Comment allez vous ?

- Ah ! Attention, vous allez attraper des cloques sur la langues avec toutes ces bonnes et sincères formules.

- Guillermo, n'en rajoutez pas, vous savez l'importance de ce projet, la difficulté à obtenir des financements, les mécènes et ma hiérarchie me soufflent sur la nuque. Le budget...

- Oui, oui, Madeleine je sais. Mais un peu de respect pour mon assistant, et moi-même, ça me ferait plaisir. Il est livide dès qu'il doit vous parler le pauvre. Pour répondre à votre question : Je vais mieux qu'hier, j'ai même soudain une sauvage envie de glace à la crème à l'ananas. Sûre preuve de ma guérison imminente. Allez comprendre. Nous serons sans faute à la caverne lundi à 8h.

- Bien. Bonne nouvelle.

- Et sur ce, on frappe à la porte. Je vous laisse. »

Guillermo raccrocha et ôta rapidement le combiné de son socle pour être sûr de ne pas subir un nouvel assaut de leur patronne.

Aleph avait beau savoir que ces deux là se connaissaient depuis plus de 30 ans et avaient une relation de travail sadique mais parfaitement efficace, les piques de Guillermo le laissaient toujours pantois. Madeleine, brillante et plutôt douée en politique avait la subtilité et le tact d'une moissonneuse-batteuse quand il s'agissait de gérer des humains. Mais Guillermo avait raison : Quelqu'un frappait vigoureusement à la porte. Un conducteur perdu dans la tempête ?

Il se leva prestement et se hâta d'aller ouvrir la porte, pendant que Guillermo. Une bourrasque et quelques feuilles terminèrent leur course dans le salon. Marozia Jeanne suivit immédiatement.

Dehors, avant de refermer la porte derrière elle, Aleph aperçut une Renault 19 noire garée près de l'estafette. Il regagna le salon, mortifié, pendant que Marozia Jeanne, d'un calme olympien, visiblement sèche et sans une mèche dérangée dans son chignon tressé alors qu'elle venait de traverser une cour sous la pluie avec des rafales de 80 km/h, ôtait une longue cape en tartan et l'arrangeait calmement sur le porte manteau. Elle portait un pantalon moulant d'équitation, blanc cassé et des bottines courtes. Une chemisette noire sous un pull beige serrant complétaient sa tenue.

Elle faisait bien de l'équitation. Mais que faisait-elle ici ?

Elle salua Guillermo d'un bref hochement de tête. Celui-ci, étrangement, gardait une apparence plutôt présentable, pieds et jambes nues, sa couette sur les épaules et serrant son oreiller contre lui. L'autorité naturelle qui se dégageait de sa personne compensait le ridicule de son accoutrement. Et surtout, il semblait se contreficher totalement de ce que l'intruse pouvait bien penser de lui. Elle le dévisagea d'ailleurs de la tête aux pieds, mais de manière neutre. Pas comme elle l'avait fait avec Aleph lors de leur première rencontre. Elle recommença d'ailleurs, tournany complétement le dos à Guillermo et se dirigeant vers Aleph, les deux poings sur les hanches.

Son pyjama bleu décoré de dinosaures verts lui sembla soudain un bien maigre rempart contre le regard perçant de la châtelaine.

« Monsieur Kaplan, il me semblait avoir été claire. Quoique le maire vous ait raconté, cette plaisanterie est des plus désagréables. N'insistez plus.

Aleph haussa les épaules puis se pinça le haut du ne, légèrement agacé. Une nuit sans sommeil avait suffit.

- J'ignore de quoi vous parlez. Mais je crois qu'il y a un énorme malentendu. Vous prendrez bien un café ? Il doit aussi rester de la brioche.

- Et du cassoulet, renchérit Guillermo qui regardait maintenant la scène, assis sur le canapé, l'air amusé. »
Aleph se dit qu'avec un peu de recul la confrontation entre son assistant en pyjama et une furie tirée à 4 épingles sortie de nulle part devait lui faire penser à ses joutes incessantes avec Madeleine Hubert.


***

Sans grand enthousiasme, Marozia Jeanne avait pris place à la table du salon et regardait avec incrédulité la tasse Blanche-neige pleine de Nescafé qu'Aleph venait de poser devant elle.

Guillermo sortit de la salle de bain vêtu d'un pantalon brun en velours trop large et d'une chemise rayé blanc et bleu. Ce n'était pas parfait, mais ni lui ni Aleph qui était également allé passer un jean et une chemise, n'avaient prévu beaucoup de vêtements formels, les ossements des grottes n'étant généralement pas regardant sur la tenue de leurs découvreurs.

Guillermo s'assit en face d'elle, Aleph prit place à côté de lui et déglutit.

« Guillermo, voici Marozia Jeanne, curatrice du château musée du bourg. Madame Jeanne, Guillermo Lopez, directeur de fouilles des grottes de la forêt municipale.

Guillermo contempla un instant Marozia.

- J'ai l'impression de n'avoir que la moitié du puzzle, soupira le chef de fouille et se tournant vers Aleph.
- Moi aussi.
- De même. »
Il y eu un silence. Marozia fixait Aleph. Guillermo avait le même regard insistant. Aleph soupira. Une bûche craqua dans le poêle, dehors un débris heurta sèchement un mur.

« Je commence. Soupira Aleph. Chronologiquement, c’est mieux. Avant hier, dans la grotte j'ai trouvé une carte de tarot. Le Bateleur. L'unique lettre qui compose mon nom inscrite sur l'un des objets qu'il manipule.

Hier, en allant vérifier si tout allait bien à la grotte, je suis tombé sur une seconde carte. La Papesse. Comme aucune bibliothèque n'était disponible à proximité et que je suis assez peu calé en cartomancie, je me suis dit qu'en montant au château, je trouverais peut-être mon bonheur dans la bibliothèque privée. Madame Jeanne a souhaité inspecter les cartes. Elle m'a ensuite mis dehors sans plus d'explication qu'une vague accusation de harcèlement en collaboration avec le maire.

- Ah, c'était donc ça tes questions sur le tarot hier soir. Je me demandais qu'elle mouche t'avais piqué. Et vous ? Marozia, qu'est qui vous fâche tant ?

- Madame Jeanne. Si cela ne vous ennuie pas, monsieur Lopez.
- Point, point, Madame Jeanne. Sourit Guillermo.
La curatrice lui assena un regard sombre et sans un mot tira de sa manche une carte de tarot. Même parchemin, même type de dessin.

- J'ai trouvé ça, ce matin, glissé sous ma porte.

Guillermo pris la carte et l'examina.

- L'Impératrice... Héhé.
- Vous trouvez ça drôle.
- Non, simplement la ressemblance de ce dessin avec notre supérieure Madeleine Hubert est assez frappante. Je peux voir les deux autres cartes ?

Aleph tira jusqu'à eux son classeur de notes qui se trouvait sur la table et en sortit les deux cartes. Guillermo les posa devant lui.

- Donc, tu as trouvé deux cartes, deux jours de suite dans la grotte. Une pour toi, une pour Marozia.

- Madame Jeanne.
- Une pour Madame Jeanne, rectifia Guillermo avec un sourire encore plus moqueur que le premier, et l'Impératrice.
- C'est vrai qu'elle ressemble à Madeleine.
- Je suis d'accord. C'est troublant, renchérit Marozia.
- Vous la connaissez ?
- C'était ma directrice de thèse à l’école du Louvre.
- Oh. Désolé.
- Merci.

Il y eu un silence durant lequel les trois scientifiques observèrent les cartes. Impassibles.

- Bien. Rien de tangible. Et cette histoire de harcèlement ?
Marozia bu un peu de café. Elle grimaça et reposa la tasse loin d’elle pour bien faire comprendre qu’elle n’y porterait plus les lèvres.

- Habiter un village isolé, c'est s'exposer à des points de vues parfois rétrogrades. J'aimerais ne pas entrer dans les détails, mais il semblerait que quelques habitants, et c'est un euphémisme, aient un léger problème avec certains aspects de ma vie privée. Le maire et sa secrétaire en particulier. Ces derniers trouvent que c'est un excellent prétexte pour me mettre des bâtons dans les roues, et me rappeler dès que possible que ma simple existence leur est parfaitement insupportable. Lorsque monsieur Kaplan est venu, j'ai cru que ces deux cartes étaient encore un rébus de mauvais gout de leur part. Il semblerait me ma conclusion ait été erronée. Vous m'en voyez désolée.

- Je… ne comprends pas.

Marozia leva les yeux au ciel puis se pencha vers Aleph.

- Comprenez simplement que si vous aviez réellement été envoyé par le maire, avec ces deux cartes nous liant, vous auriez représenté une menace pour moi.

Il y eu enfin quelque chose d’humain chez Marozia Jeanne, elle eut un sourire fatigué.

- Je suis soulagée de n’avoir pas à me débattre avec deux antagonistes de plus. »

Guillermo et Aleph se regardèrent et décidèrent d’un silencieux mais commun accord de ne pas insister sur les causes du harcèlement qu’elle subissait. L’ambiance de la pièce venait de se réchauffer de quelques degrés et l’énigme sur la table était déjà assez conséquente.

- On pourrait peut-être revenir aux cartes, suggéra Aleph, leur provenance nous est toujours inconnue.

Marozia Jeanne accueilli la diversion avec plaisir.

- Elles sont récentes. Le parchemin est de mauvaise qualité et a été vieilli artificiellement au thé. Le dessin est fait à l’encre plutôt que tamponné comme les cartes l’étaient traditionnellement en 1800 lorsque ce type de graphisme était à la mode. D’ailleurs, le choix de support pour les cartes qu’elles soient à jouer ou divinatoires se tournait plutôt vers de minces lames de bois plutôt que des morceaux de parchemin. Ajoutons que ce rouge est encore bien trop vif pour être ancien. Je n’ai pas tout le matériel nécessaire pour les étudier en détail ici et je n’ai pas pris plus d’une demi-heure pour examiner l’Impératrice avant de venir vous trouver, mais je peux affirmer que ces cartes n’ont guère plus de 10 ans.

- Nous n’avons donc pas dérangé l’esprit d’un cartomancien que les villageois auraient muré dans la grotte il y a 500 ans, s’exclama Aleph, c’est un véritable soulagement.

Guillermo pouffa, le regard de Marozia oscilla entre mépris et pitié.

- Mais alors qui ? demanda Guillermo. Aleph tu aurais pu m’en parler plus tôt.

- Tu avais 40 de fièvre jusqu’à hier, sans vouloir te manquer de respect tu n’aurais pas été d’une grande utilité. En plus, avant-hier ce n’était qu’une carte. J’ai cru à une blague. Ca a l’air un peu plus sérieux. Pourquoi déposer l’impératrice chez Madame Jeanne ? Est-ce qu’on garde la théorie qu’elle représente Madeleine Hubert notre impératrice à tous, d’une manière ou d’une autre ?

Il y eu à nouveau un long silence dans la pièce. A l’extérieur c’était une autre histoire. Une vache passa. Aleph n’aurait pas pu jurer qu’elle avait les quatre sabots au sol. Elle termina son étrange course dans un abri à bois vide où elle sembla heureuse de rester blottie.

- Je vais peut-être rentrer au château avant que ça ne devienne impossible, murmura Marozia Jeanne.

Comme pour la convaincre du contraire un craquement sinistre retentit et quelques débris passèrent devant la fenètre. Aleph alla entr’ouvrir la porte, puis la referma, les cheveux en batailles et un feuille sur la joue.

- Vous aimiez beaucoup votre R19 ? Un morceau de hangar vient de tomber dessus.

- Et l’estaffette ? demanda Guillermo avec une lueur d’espoir dans le regard.

- Elle a l’air intacte, hélas. »

Bonus Track :






Vivaldi - La Follia










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