mardi 9 juin 2020

Petit Monde - Les Enfances Terribles - Chapitre 1


Chapitre 1 — Missing Pieces



Lundi 20 juillet 2009, 9 h 30 — Londres – Banlieue Ouest



L’atmosphère était pesante et fébrile dans le bureau sombre. Le Detective Chief Superintendent[1] Malcolm Little avait tiré les stores. Lui se moquait de la lumière à laquelle il tournait le dos, mais la vive clarté du ciel d’été matinal aurait immanquablement ébloui les interlocuteurs qui faisaient face à sa large table de travail. Sa silhouette épaisse se découpait en ombres chinoises dans les balafres horizontales de lumière laissées par les minces interstices du store vénitien.

De temps à autre, une bouffée de fumée sortait de la masse en forme de pastèque malmenée qui lui servait de tête et venait troubler les éclats de soleil qui filtraient entre les lattes.

L’odeur corsée et épicée du cigare piquait sournoisement les yeux de Duncan McRocklan assis sur le siège le plus proche, mais celui-ci avait déjà bien trop à l’esprit pour s’en préoccuper. Quand bien même il aurait eu la tête à ça, demander à son supérieur hiérarchique de cesser de fumer dans son propre bureau relevait dans ce service de l’insubordination. Malcolm Little n’avait de petit que le nom. Par le plus grand des hasards il tenait d’ailleurs de Winston Churchill pour le physique et d’un bouledogue pour le caractère.

D’une main nerveuse Duncan remontait sans cesse les mèches désordonnées de ses cheveux noirs, de l’autre il maintenait un dossier ouvert sur ses genoux et lisait et relisait le même paragraphe.

— Talog, vous êtes absolument certain d’avoir retranscrit exactement le contenu de cet enregistrement ? s’enquit Malcolm Little.

— Je l’ai recopié et j’ai demandé à miss Thorpe de vérifier, au cas où mon ouïe me jouerait des tours. La capture de son n’était pas fameuse, répondit Andrew Talog, assis sur un tabouret qu’il avait tiré près de la chaise de Duncan McRocklan.

— Je confirme, c’est rapporté au mot près.

Miss Thorpe avait la voix sèche. Il faisait chaud et elle avait la gorge serrée depuis le matin. Elle s’était installée à droite de Malcolm, presque de son côté du bureau. Elle poursuivit sa prise de note en silence, son calepin posé sur ses genoux minces et osseux, enserrés dans une jupe crayon en tartan brun et vert.

Malcolm Little soupira et enchaîna :

— Donc, Coburn a une fille ?

— Oui.

Malcolm Little plissa les yeux sur le dossier ouvert devant lui.

— Et… je cite Coburn « Ce salaud de McRocklan n’a même pas eu les burnes d’assumer qu’il ne suffisait pas à sa femme. J’introduis le plus joli des coucous dans son nid et il part le déposer dans le premier terrain vague. »

Andrew Talog hocha la tête devant la pause légérement interrogative de son supérieur. Malcolm Little soupira et poursuivit:

— « Heureusement, j’avais eu le bon sens de mettre un gars en planque près de la maison des McRocklan, il l’a suivi et s’est assuré que rien de fâcheux ne lui arrivait. Note qu’il n’a pas eu le temps de faire quoi que ce soit, la gamine a été ramassée par un autre gosse, pas plus de dix ou douze ans, qui traînait par là. » J’ai toujours bon ?

— Oui, souffla Andrew Talog sentant que Malcolm Little aurait aimé qu’il lui dise l’opposé.

— « En parlant de gosse, tu ne devineras jamais où bosse le demi-frère de ma fille, le digne descendant McRocklan. Il est détective dans le service spécial qui essaye de me choper depuis vingt ans ! Si ce n’est pas de l’ironie, je ne sais pas ce que c’est. »

Duncan, se prenant le visage entre les mains, ne parvint pas à retenir un gémissement de détresse et de rage. La pilule était dure à avaler.

— Je vais m’arrêter là pour le moment pour éclaircir quelques points puis nous passerons à la suite. McRocklan, reprenez-vous, intima Malcolm Little.

Duncan McRocklan releva la tête, l’œil luisant et la mâchoire serrée et fixa son supérieur qui grommela :

— J’ignore comment tourner ça, McRocklan, autant y aller sans détour, est-ce que vous saviez que vous aviez une sœur ? Comprenez mon étonnement, une grossesse ça ne passe pas inaperçu. Si on se base sur les informations données dans le reste de la conversation, vous aviez onze ou douze ans cette année-là.

Duncan McRocklan regarda la pointe de ses chaussures quelques instants, un tic nerveux remontait à intervalles réguliers la commissure droite de ses lèvres. Malcolm Little ne montra, contrairement à son habitude, aucun signe d’impatience devant le silence anormalement long de son subordonné. La situation n’appelait ni violence ni coercition.

— Je me souviens que lorsque j’avais douze ans, je suis allé vivre trois ou quatre mois chez un oncle plutôt loin de Croydon. Le prétexte était que sa femme était malade et qu’il avait besoin d’aide le soir à la maison avec ses enfants. J’étais l’aîné de la famille étendue du côté maternel, c’était donc mon rôle. C’était vrai, ma tante était souffrante, mais je ne crois pas que ma présence était essentielle. Je n’ai pas vu ma mère pendant tout ce temps. Quand je suis revenu, c’était la fin des vacances d’été et la relation entre mes parents était… tendue. Et… oui, ma mère avait pris du poids avant mon départ et semblait l’avoir perdu. Elle n’avait pas l’air… enceinte quand je suis parti. Juste un peu plus épaisse. Je pense… Peut-être que je corrige mes souvenirs.

La voix de Duncan McRocklan était devenue un murmure hésitant.

— Rien de plus précis ?

Duncan McRocklan se passa une nouvelle fois la main dans les cheveux en regardant dans le vague.

— Non. Je crois qu’après cet été-là, la relation entre mes parents n’a jamais été la même. Mais ça n’avait jamais été fantastique de toute façon. Puis mon père est décédé quand j’avais dix-sept ans et ma mère n’a presque jamais plus parlé de lui.

— Vous verriez un inconvénient à ce que j’invite votre mère ici, afin qu’elle me présente sa version des faits ?

Duncan McRocklan redressa brutalement la tête à la proposition, soudain méfiant.

— Les abandons d’enfants ne relèvent pas vraiment de notre juridiction et d’après ce que j’ai compris, le coupable est mort et enterré, tempéra Malcolm Little.

— Son numéro et son adresse sont dans mon dossier dans la section « personne à prévenir en cas d’urgence ». Je vous laisse lui demander si elle veut vous parler, je suis son fils, pas son tuteur… Et je n’ai pas envie d’être celui qui aborde le sujet avec elle en premier. En revanche, elle est en Inde à Mumbai chez des cousins. Elle revient mi-août.

Un autre long silence vint alourdir un peu plus l’ambiance. Andrew Talog paraissait hésiter à poser une main réconfortante sur l’épaule effondrée de Duncan, mais l’heure ne semblait pas encore aux mots et gestes de consolation.

Le stylo de miss Thorpe qui bruissait jusque-là sur le papier s’arrêta. Malcolm Little se racla la gorge et ralluma le cigare qu’il avait laissé s’éteindre avant de reprendre.

— Voulez-vous prendre une pause avant de continuer ? Vous avez lu le dossier, la suite ne va pas être plus simple.

Duncan McRocklan jeta un regard vers la fenêtre, les traits de lumière, le soleil brillant derrière devaient être irréels. Il était dans une tempête, c’était l’hiver, il faisait gris et pesant. Ce n’était pas l’été. S’il sortait, il ne croirait plus une seconde à ce qui était en train d’arriver.

— Je n’ai pas passé la première page de la retranscription. Je n’ai pas pu. Mais autant en finir.

Malcolm Little soupira. Il s’agissait plutôt du début.

— Talog… continuez.

Andrew Talog haussa légèrement ses épaules épaisses de rugbyman, jetant un regard interrogateur à Duncan McRocklan qui répondit d’un mouvement à peine perceptible du menton. Le geste fut suffisant pour son co-équipier qui reprit la lecture à voix haute de la conversation entre Coburn et un dénommé Dal.

— « Bref, ce gosse tout déguenillé embarque le bébé. Pour le coup, mon gars ne sait pas quoi faire. Je lui avais dit d’éviter d’intervenir si ce n’était pas strictement nécessaire. Obéissant, il prend juste le gamin et son paquet vagissant en filature puis rentre me dire dans le jardin de quelle maison il l’a vu disparaître.

— Du coup, la petite a fini à l’orphelinat ?

— Non, même pas. Le garçon l’a gardée.

— Quoi ? Il revient avec un bébé et ses vieux l’adoptent ?

— Ah ! Non ! C’est là que ça devient spécial, ses parents n’en ont jamais rien su. Ce gosse vivait dans la cabane de jardin, le paria de la famille. Au début, je me suis dit qu’il n’allait jamais s’en sortir, mais il a déployé des trésors d’ingéniosité pour garder la môme à l’abri de tout. Elle a eu des couches, du lait en poudre, une layette, ses vaccins, des examens médicaux, tout le toutim. Elle n’a manqué de rien pendant un an. Je m’en assurais, mais je n’ai presque jamais eu à lever le petit doigt pour l’aider.

— Un an ! Et après ?

— Il l’a déposée le jour de sa première année avec son petit baluchon sur le palier de ses voisins. J’ai mis un peu de temps à piger pourquoi et en fin de compte j’ai compris, mais ce gamin est une histoire à lui tout seul et je n’ai pas toute la journée. Pour revenir au sujet qui nous intéresse, ma fille a finalement été adoptée par un couple de la famille de ces voisins. Des diplomates anglo-français. La police n’a jamais réussi à retracer l’origine de la fillette et le fils de la famille était ravi d’avoir une petite sœur. Riches et avec des relations : “Done deal” en moins de deux mois. Elle est partie habiter en France ou ici et là dans le monde pendant l’année et elle réapparaissait à Croydon chaque année pour les vacances d’été. »

— Arrêtez-vous là, Talog. McRocklan, n’y a-t-il rien dans ce récit qui vous rappelle quoi que ce soit ? Un enfant qui vit dans une cabane de jardin dans son quartier, ça doit se savoir non ? Une gamine métisse indo-irlandaise qui parle français, ça doit se remarquer aussi ? McRocklan ?

Duncan McRocklan avait totalement changé d’attitude. D’effondré sur son siège, il s’était redressé et tordu vers l’arrière, il fixait le fond de la pièce près de la porte. Dans la pénombre la plus profonde, la seule personne présente qui n’avait pas encore décroché un mot se tenait debout, appuyée contre le mur, un pied contre la plinthe et les mains dans les poches de son pantalon noir à la coupe soignée.

— Sanders.

— Qu’est-ce que Sanders vient faire dans cette histoire avant...

Duncan McRocklan l’interrompit d’une voix rauque.

— Sanders, ta voisine aux yeux jaunes, la gamine métisse avec qui tu jouais l’été, avec son frère, le grand gosse blond.

— Mmh…

L’homme sortit une main de sa poche et parut soudain extrêmement intéressé par l’ongle de son pouce.

Malcolm Little soupira profondément, il tapota agacé avec son stylo sur le bord du bureau. Le dénommé Sanders ne semblait pas pour autant enclin à développer plus loin que son unique onomatopée.

— J’avais oublié que vous étiez voisins et ennemis d’enfance. Comment ai-je pu oublier ça ? Sanders… faites des phrases pour une fois. Qu’elles soient brèves et utiles.

— Inika, chuchota la voix basse et chaude du capitaine Sidney Sanders.

— À vos souhaits, soupira Malcolm Little.

Duncan McRocklan émit un gémissement qui tenait du sanglot.

— Inika ? Inika...

Il sembla plonger dans ses souvenirs, marmonna ce qui ressemblait à une prière et jura avant de murmurer :

— C’est du sanskrit… Elle s’appelle… « Petite Terre » ?

— Inika « Ina » Hope Loisel, reprit Sidney Sanders d’un ton plus ferme. C’est bien que tu te souviennes que tu me lançais des cailloux et me traitais de pédophile quand tu me voyais m’occuper de… oh ! Attends… de ta sœur ! C’est plutôt comique comme coïncidence.

— Sanders, j’ai dit « bref et utile », maugréa Malcolm Little alors qu’Andrew Talog retenait Duncan McRocklan, prêt à se ruer sur son taciturne collègue.

Sidney Sanders haussa les épaules.

— Je suppose que vous n’êtes plus en contact avec elle ? En grandissant, elle a dû faire plus attention à la qualité de ses fréquentations, lâcha sèchement Malcolm Little.

— Je ne suis pas resté en contact avec elle, non, murmura l’officier d’une voix serrée qui fit froncer les sourcils à Duncan McRocklan.

— Elle ne vous a jamais revu depuis votre adolescence ? Insista Malcolm Little.

— Non.

— Vous le jurez.

— Oui.

— Vous savez pourquoi je demande.

— J’ai lu le dossier en entier.

Andrew Talog leva une main hésitante :

— À ce sujet Chef… McRocklan n’a pas lu lui, et c’est peut-être mieux si…

— Au point où on en est Talog, allons-y, soupira Duncan McRocklan, cessant enfin de dévisager l’officier taciturne au fond de la pièce pour se remettre droit sur sa chaise.



Andrew Talog reprit d’une voix tendue :

— « Bref, la môme grandit dans ce cocon, merveilleuse, une perle, charmante comme sa mère, brillante. Je regarde ce petit cygne devenir grand de loin. Mais c’est dur de juger du caractère de quelqu’un à distance comme ça, et j’ai des plans pour ma précieuse progéniture. Tu vois, à ma connaissance, Parvati McRocklan est la seule de mes conquêtes à m’avoir fait la grâce d’enfanter et je ne suis plus tout jeune. Les femmes, c’est comme les chiens… »

— Chef, je dois vraiment ? geignit Andrew.

Malcolm Little soupira et tira son dossier plus près de lui pour pourquvre la lecture.

— « … Les femmes c’est comme les chiens de combat si on les brise bien avant de les dresser, on a une arme redoutable à sa botte. J’ai proposé à quelques gars triés sur le volet d’aller voir de quel bois se chauffait la petite quand on venait la titiller et si possible la ramener. Bon, c’est là que je ne suis pas fier. Au début, j’avais prévu d’envoyer quatre hommes, dont un avec lequel je voulais la marier. Ils auraient été si parfaits ensemble. Mais cet abruti m’a fait faux-bond à la dernière minute, et pas n’importe comment. J’avoue que j’étais dépité et que j’ai peut-être abusé en lançant les trois gars qui restaient sur une gamine de dix-huit ans. Bien sûr, ces glands n’ont en rien fait ce que j’avais ordonné. Ils l’ont coincée dans une ruelle le soir de son anniversaire, elle revenait à pied d’une fête avec son frère adoptif. Ils ont voulu l’emmener, mais elle s’est débattue, sauvagement, semble-t-il. Le frangin n’y allait pas de main morte non plus. Donc au lieu de se traîner un trajet avec une lionne enragée, ils ont sorti leurs flingues et ont décidé, à la place, de se faire plaisir. Apparemment, elle aime assez son grand frère pour se laisser violer pour qu’il garde sa cervelle dans sa boîte crânienne. Ces imbéciles sont revenus, tout fiers, m’annoncer qu’ils avaient fait joujou avec ma fille… vraiment trop à mon goût d’ailleurs… Je n’avais rien demandé de tel. Après ça, bien sûr, c’était quitte ou double, c’est le genre d’aventure dont on ne sort pas indemne, je suppose… Mais Dal, ça fait cinq ans maintenant et je crois que j’ai touché le jackpot. Cette enfant est en or. 

— Coburn, je t’aime bien, mais j’ai du mal à voir où tu veux en venir. C’était quoi ton plan il y a cinq ans ? 

— Lui transmettre l’affaire, à elle et un bon mari. Pour le jules, il va falloir que je revoie ma copie, il m’a quitté pour de bon. Mais ma fille, mon trésor, je n’ai vraiment plus qu’à aller la cueillir. C’est pour ça que je t’appelle Dal, je te veux en France dans la semaine avec trois ou quatre gars… Attends, je te vois demain avec les détails, Dafty vient d’arriver. On en reparle. 14 h au Bagoo’s demain ? »

Malcolm Little referma le dossier et le bruit du clip en métal tenant les feuillets claquant contre le bois de son bureau fut le seul son qui suivit sa lecture pendant près d’une minute.

Miss Thorpe, songeuse, mordillait son stylo. Elle tourna son regard bleu acier vers Sidney Sanders, qui jouait à la statue de cire dans le fond du bureau.

— Capitaine Sanders, il y a cinq ans vous étiez déjà avec nous n’est-ce pas ?

— Si vous me demandez où je me trouvais exactement au moment où Coburn a lancé ses dogues sur sa fille, j’étais dans le bureau de Chef Little en train de me rendre, miss Thorpe.

La voix de Sidney Sanders était un peu rauque, mais personne n’y prêta attention, chacun pesait l’implication de sa déclaration.

Malcolm Little soupira et ne dit rien. Andrew Talog regardait Duncan McRocklan qui s’agitait sur sa chaise, prêt à le retenir de sauter sur Sidney Sanders ou peut-être, cette fois, Malcolm Little.

Miss Thorpe souffla discrètement d’agacement et se leva, elle tira l’un des tabourets qui étaient calés contre le mur derrière elle pour l’approcher du bureau.

— Venez donc vous asseoir, capitaine Sanders, il va falloir éclaircir quelques points vous concernant. Malcolm va devoir lui aussi répondre à quelques questions. Je me permets Malcolm.

— Je t’en prie Elizabeth, soupira Malcolm Little, résigné, en rallumant son cigare déjà allumé.

Sidney Sanders sortit de l’ombre, sa haute silhouette mince et athlétique se découpant dans les lambeaux de lumière libérés par les stores. Il s’assit, souple et étrangement délicat en dépit de sa taille et de l’assurance un peu obséquieuse qu’il dégageait. L’air autour embauma soudain de son parfum boisé mais doux au nez, comme un encens et un banc d’église, puis, l’atmosphère se figeant à nouveau, l’odeur du cigare de Malcolm reprit ses droits. La main d’Andrew Talog pesa un peu plus sur l’épaule de Duncan McRocklan qui semblait encore prêt à bondir sur son collègue. Sidney Sanders rejeta les longues mèches noires qui tombaient devant ses yeux d’un geste de main désinvolte et posa son regard sombre et glacial sur miss Thorpe qui le soutint un instant avant de se tourner vers Malcolm Little.

— Malcolm. En juillet 2004, il y a cinq ans, Sidney Sanders, bras droit d’Ethan Coburn, à son service depuis près de dix ans, s’est rendu dans ton bureau et a offert des informations et ses services en échange de son immunité. C’est exact ?

— Exact.

— Le capitaine Sanders t’as-t-il éclairé sur les raisons qui l’ont poussé à cesser sa lucrative collaboration pour risquer finalement la prison ?

— Il a été question d’éthique, répondit laconiquement Malcolm Little qui regardait soudain loin devant lui.

Miss Thorpe attendit quelques secondes une suite éventuelle puis se tourna vers Sidney Sanders.

— Capitaine Sanders, si vous voulez bien développer.

— Bien sûr. Ethan Coburn a une lubi : il aime arranger des mariages. Tous ses hommes se soumettent à l’aventure avec plus ou moins de succès. Après dix ans, beaucoup s’étonnaient qu’il ne se soit pas encore intéressé à mon cas…

— Sans blague, grinça Duncan McRocklan. Moi j’ai des expli…

— Ta gueule Dunn’, souffla Andrew Talog.

Le regard de Sidney Sanders, aux iris si sombres qu’ils en semblaient noirs glissa, méprisant, sur les deux officiers puis revint sur miss Thorpe.

— Ethan, un matin, m’a convoqué dans son bureau et m’a invité à désigner trois hommes de confiance pour une mission délicate. Je me suis exécuté. Il m’a ensuite présenté quatre tickets de ferry pour la France et m’a expliqué qu’il avait mon épouse, mais que je devrais attendre de la voir avant de comprendre ce qu’elle avait de spécial. Il a dit qu’elle serait parfaite pour moi, mais qu’elle demandait encore un peu de… dressage et que lorsque j’arriverai là-bas, j’avais carte blanche. Il a précisé que j’allais avoir une surprise de taille. J’ai cherché à en savoir plus, mais pour lui c’était un cadeau et je n’aurais eu le nom et l’adresse qu’une fois sur le sol français. Je n’aime pas spécialement les surprises et il me proposait ouvertement de commettre un viol. Je suis sorti en prenant les tickets et je suis venu ici.

Sidney Sanders pausa un instant pour articuler ses pensées.

— Mon intention était de demander à Chef Little de me laisser me rendre en France avec des policiers. Une fois là-bas, je pouvais téléphoner à Ethan en lui expliquant que j’avais choisi trois autres hommes, ou même que je m’y étais rendu seul et obtenir l’identité de cette femme pour la mettre à l’abri.

— Et ?

— Chef Little a refusé. Son argument, pour ce faire, était qu’une bête orchestration de tentative d’enlèvement, d’agression ou même de viol en réunion ne faisait pas le poids contre tous les chefs d’accusations qui pesaient contre Ethan. Il a estimé que je lui serai utile autrement.

Il y eut un long silence. Miss Thorpe cette fois soutint le regard de Sidney Sanders avec une lueur beaucoup plus douce que ce à quoi il était accoutumé.

— À ce moment-là, vous ne saviez pas qu’il s’agissait de la fille d’Ethan Coburn ?

— Non, il n’avait jamais mentionné son existence. Pas à moi en tout cas.

— Vous ne saviez pas non plus qu’il s’agissait de votre ancienne voisine.

— Non. Il n’a donné aucun nom et j’ignorais qu’elle et sa famille se trouvaient en France à l’époque.

— Vous ignoriez également qu’Inika Loisel était la demi-sœur de…

— Où essayez-vous d’en venir ? grommela Malcolm Little.

Miss Thorpe dévisagea fraîchement Malcolm Little sans daigner lui répondre et revint vers le capitaine Sanders.

— Vous vous êtes donc rendu et avez risqué la prison pour qu’une femme dont vous ignoriez tout ne soit pas agressée ou violée, termina miss Thorpe d’un ton songeur.

Sidney Sanders acquiesça en silence. Malcolm Little se tassa un peu dans son fauteuil, écrasé sous les regards conjugués de ses subordonnés.

— Par la suite, avez-vous eu vent des exactions décrites dans la conversation d’Ethan Coburn ?

— Non, pas avant de lire la retranscription ce matin. J’ai cherché à savoir, mais ça a dû rester très discret au sein de l’organisation. S’ils l’ont effectivement violée, Ethan ne doit pas être fier. Je suis même surpris qu’ils travaillent encore pour lui. S’il a bien envoyé les trois que j’avais désignés, c’est pourtant le cas. Un kidnapping ou de l’intimidation, ça ne le fait pas reculer, mais le viol, c’est loin de ses standards. Je suis parti justement parce que ça ne lui ressemblait pas, de me proposer une « carte blanche » de manière aussi explicite. J’espérais qu’il l’aurait laissée tranquille si elle n’avait pas de prétendant. Je n’avais pas compris qu’il s’agissait de sa fille et qu’il avait, quoiqu’il en soit, des plans pour elle. S’il la faisait surveiller quand elle était en Angleterre, il ne pouvait pas ignorer qu’adolescent, je passais mes étés avec elle et son frère. Ça expliquerait comment il en est venu à me recruter. Il se doutait bien que, reconnaissant Inika, je ne lui ferais rien de mal. Peut-être même qu’il imaginait qu’elle me suivrait…

— Malcolm ?

— Je n’ai jamais cherché à savoir.

Duncan McRocklan se leva.

— J’ai envie d’une pause finalement, cracha-t-il.

Il ouvrit la porte et la lumière jaune du couloir inonda un instant dans la pièce avant de disparaître quand le battant claqua sur ses talons.

Andrew Talog fit mine de se redresser, mais Malcolm Little l’arrêta :

— Laissez le tranquille Talog, il n’a besoin de personne pour le moment. De plus, on n’a pas vraiment le temps pour ses atermoiements, aussi légitimes soient-ils. Miss Thorpe, prenez-lui un rendez-vous chez le psychologue de la base pour demain. Préparez également quelques photos de ma tête à coller sur les cibles du stand de tir. Je crois que je le mérite et que ça le défoulera.

— C’est noté, fit sèchement miss Thorpe.

Malcolm Little reprit sans plus de cérémonie :

— Revenons à ce qui nous intéresse, Talog : vous ne savez pas qui était à l’autre bout du fil ?

— Non, l’appel venait du Bagoo’s, ça peut être n’importe lequel de ses sbires ou un collaborateur quelconque. Pas une voix familière en tout cas, Sanders ne l’a pas reconnue non plus. Tout ce qu’on connaît c’est son surnom : Dal. Avec ça, on ne va pas aller loin. On peut rentrer dans n’importe quel pub d’Angleterre et crier Dal, y’a quatre types qui se retournent.

— On sait donc seulement qu’il va de nouveau arriver quelque chose à Inika Loisel et qu’il vaut mieux couper l’herbe sous le pied de Coburn, et vite. Miss Thorpe, je compte sur vous pour trouver son adresse et organiser une intervention en toute légalité sur le sol français. Il va sûrement falloir compter quelques jours de surveillance, une fois n’est pas coutume, je vais venir. Si vous dénichez une maison vide avec une belle vue sur ses fenêtres, ce serait parfait, les surveillances en van m’usent la santé. Talog, la réunion entre Coburn et le dénommé Dal a lieu aujourd’hui à deux heures. Envoyez une paire d’officiers de la Met[2] pas encore grillés boire un verre au Bagoo’s, histoire de voir si on peut glaner quelques informations supplémentaires. Sanders… elle se souviendrait de vous ?

— Elle ne m’a pas vu depuis ses six ans, j’en doute. Il est d’ailleurs préférable qu’elle ne se souvienne pas.

— Pourquoi donc ?

Sidney Sanders soupira et une lueur d’exaspération passa dans son regard.

— Le mieux pour Miss Loisel est qu’elle ne me revoie jamais, j’ai un tatouage de gang sur le bras qui risque de lui remémorer quelques très mauvais souvenirs. Souhaitez-vous que je sois plus explicite ?

L’agacement dans ses yeux fondit soudain en une rage douloureuse. Il se leva sèchement et quitta le bureau sans claquer la porte, mais laissant dans son sillage une étrange impression de lendemain de tornade.

Une fois dans le couloir il serra les poings pour empêcher ses mains de trembler et, mordant sa lèvre inférieure matte et mince, il se rendit dans les vestiaires de son unité.

Andrew Talog prit congé en silence, abandonnant Malcolm Little, résigné et prêt à se faire mettre en pièce pour son incurie par la seule personne qui pouvait se le permettre sans conséquence : miss Elizabeth Thorpe.





[1] Commissaire principal




[2] Metropolitan Police Service (généralement connu sous son ancien nom officiel de Metropolitan Police, ou plus familièrement en tant que The Met) est la force territoriale de police responsable du Grand Londres à l'exception de la Cité de Londres, qui a sa propre force de police. La Met a également des responsabilités nationales significatives comme la coordination et la direction nationale en matière de contre-terrorisme et la protection des membres de la famille royale britannique ainsi que des membres du Cabinet du gouvernement. Les grades (valable pour l’unité de Malcolm Little) sont répartis comme illustré :





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jeudi 26 septembre 2019

Rêves de comptoir - A life at stake

2004, Coventry.

11:30

Le bar est calme, je viens de lustrer les cuivres et mes mains sentent le Metapol.

J'essuie maintenant le comptoir pour la troisième fois histoire de ne pas rester là les bras ballants.
Je feuillette The Sun avant de le replier. Page 3, la bimbo obligatoire a les seins refaits et la peau orange.
Plus loin, un entrefilet accompagné d'une photo accroche mon regard ; On y voit une femme dans la force de l'âge prise vraisemblablement à la dérobée par le paparazzo.
Elle ferme le petit portail du jardinet d'une maisonnette typique des Council Houses (HLM)
L'entrefilet indique qu'elle est la mère d'une star de télé-réalité qui vient d'être éliminé d'un Big Brother quelconque et qu'elle en est à sa première semaine de régime. Elle a perdu 1 stone (6kg), surtout de l'eau.

Rien de plus.

15 ans plus tard, je cherche toujours la valeur intrinsèque de cette information.

Antoinette, la petite amie du manager me demande de lui passer un stylo, elle est enceinte jusqu'aux yeux du 4e enfant du manager. Elle même n'ayant que 18 ans, elle n'en est, petite chanceuse, qu'à son premier. Ses parents l'ont appelée Antoinette en hommage à Marie-Antoinette. Personnellement, j'aurai évité, surtout que personne ici, sauf moi, ne parvient à prononcer son prénom.

Elle me demande un nouveau verre de vin rouge et un stylo. Je lui fais remarquer en lui servant un Chenin Blanc australien infâme qu'elle devrait boire moins et que son enfant risque d'avoir des problèmes d'apprentissage et de mémoire plus tard.

Elle me rétorque que le vin c'est pas du vrai alcool et que si son enfant a des problèmes plus tard, c'est pas grave, elle l'aidera à faire ses devoirs.  Je n'insiste pas et je vaque pendant qu'elle s'applique à façonner un petit écriteau que je retrouve quelques minutes plus tard accroché à la caisse enregistreuse, côté salle.

"Sorry,
No Stake Today, 
- The Kitchen."











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mardi 17 septembre 2019

Lucid Dreaming & Old Acquaintances

After what was said
I can't help but sleep with one eye open


J'ai commencé à méditer.


Totalement par hasard. Je cherchais un moyen de couvrir les bruits m'entourant pendant que je m'endormais sans avoir recours à des boules Quies et sans écouter de musique car ça me tient éveillée. Restait les podcasts, mais la frustration de s'endormir sans savoir la fin ou celle de rester éveillée car c'est vraiment très intéressant m'y a vite fait renoncer. Mon choix s'est donc tourné donc vers les méditations assistées : une musique d'ascenseur aux vibrations vaguement zen et une voix mesurée par dessus. La première méditation guidée avec une voix humaine tolérable que j'ai trouvé s'appelait "procrastination". Une dame américaine à l'accent neutre et au ton chaleureux vous y invite à descendre un escalier en respirant un air coloré d'une couleur apaisante de votre choix avant de vous demander de vous remémorer un moment où vous avez été sujet à la procrastination. Le reste de son propos je ne le connaitrais jamais car, succès, le sommeil me prend dès la dixième minute.
The integrity of what we share
Is now unconvincing
The greatest love
Both is and never was
De manière routinière je me suis mise à user de ce subterfuge pour m'endormir, sans penser un seul instant que cela pourrait avoir un impact sur ma vie éveillée.

Quelle ne fut donc pas ma surprise, au bout d'une semaine, de réaliser que je payais spontanément mes factures dès réception et que ma boite mail pro se vidait beaucoup plus vite.

Des tâches sur ma to-do list depuis parfois plusieurs années disparaissaient soudainement, exécutées sans aucune souffrance notable. Des plantes réclamant la pleine terre étaient sorties de leur pots à semis avant même de montrer le moindre signe de dépérissement. Même le poil du chat était soudainement plus brillant, en partie grâce à la spontanéité avec je sortais le gant de dépilage à chaque fois que je constatais que l'animal essaimait sa fourrure, plutôt que de me dire : oh ben je le ferai tout à l'heure. Une évolution rien moins que miraculeuse pour qui me connait.
I carry on
But I can't forget
What was said
 Qu'à cela ne tienne, m'écriais-je - Intérieurement, car j'évite les anachronismes langagiers en public, on me regarde déjà assez bizarrement.- après avoir constaté l'évolution prodigieuse de ma résistance à l'exécution des tâches mondaine de la vie adulte. Essayons autre chose !

Ayant un semi-marathon à courir en septembre j'ai alors téléchargé une méditation guidée qui me permettrait peut-être de descendre à mon poids de forme avant la date fatidique sans avoir à "sécher" violemment durant un mois.

Si écouter en dormant une dame me dire de faire en temps voulu ce qui devait être fait fonctionnait, pourquoi ne pas écouter en dormant un monsieur me dire que manger un cookie c'était OK mais qu'en manger 5 n'était pas la plus brillante idée pour maintenir sans me démolir les genoux un rythme de 10 km/h sur 21 km.


C'est là que je suis tombée sur un os.
After what was said
The things you really think of me
That's fine
Cause I think that you're pathetic really
Just like your family


La nouvelle méditation guidée était un peu moins mollassonne que la première. Il s'agissait d'abord de garder les yeux ouvert de respirer profondément (prendre ses aises pour respirer c'est déplacé, ça veut dire qu'on existe, et c'est interdit) puis fermer les yeux, puis penser à certaines choses puis contracter des muscles, puis essayer de ressentir des émotions. Plutôt sportif pour un individu comme moins qui, hors effort physique délibéré, recherche surtout un rythme cardiaque linéaire et une absence totale d'émotion. Mais la curiosité aidant je me suis pliée à l'expérience. Et là, je suis restée éveillée. Enfin, mon esprit, parce que mon corps lui était bien endormi. C'est une sensation difficile à décrire, proche de celle que l'on a quand on s'éveille juste et que le corps refuse de bouger, mais sans la panique provoquée par la paralysie involontaire d'un système nerveux encore endormi. Une fois que l'on s'habitue, c'est assez agréable, cette sensation de détachement et de fait, on peut mettre de manière lucides deux ou trois choses à plat.


Tout allait bien jusqu'à ce que je réalise à l'occasion d'une sieste innocente que j'étais désormais capable de me mettre en état de transe sans avoir recours à un individu répétant avec insistance "Deeeep Sleeeep" dans mon conduit auditif.


J'étais malencontreusement parvenue à me réveiller de ma sieste sans réveiller mon corps, ce qui permet incidemment de continuer son rêve si on en avait un en route (ça doit être un peu plus complexe que ça, mais la neurologie ne fait pas partie de mes intérêts spécifiques, vous vous démerderez donc avec du ressenti pur)


C'est plutôt cool me direz-vous.

The words break free
Much too easily
My best friend
I can't forget
What was said
Si on était occupé à se promener à dos de dinosaure mécanique dans un parc d'attraction futuriste, où en train de copuler joyeusement avec son crush du moment, se retrouver dans un rêve lucide peut être amusant. Mais le monsieur de la méditation avait prévenu : "pendant quelque temps, vos rêves seront cathartiques."
There's a hole in everything
And I have yet to see the proof
Of friendship 'til the end
And not 3/4 the way through
Of love that perseveres
When seen in close-up too
My dear friend
A heart cannot be true
Not completely, so what to do?
La catharsis est une "libération des passions" à la mode Aristotélicienne. Pas plus que la neurologie, la philosophie et la psychothérapie ne font partie de mes intérêts spécifiques (mais en a-t-elle seulement ? Oui, J'aime bien planter des trucs et les regarder pousser et caresser mon chat, et ça devrait suffire.)

La libération des passions dans un rêve lucide, ça tient en fait de la purge. Au sens où ça dégueule de sentiments. Pour quelqu'un régulièrement atteint de mutisme quand il s'agit d'exprimer émotions et ressentis, c'est violent.

I've always left just as the leaves were changing hue
Why give life the chance
To make another mockery
Of our dear romance
Better to come and go
Honor the weeds as they are meant to grow
Des visages dont on s'était efforcé d'oublier les traits refont surface, des voix qu'on ne s'attendait plus jamais à entendre résonnent. Même les parfums, et c'est le pire, reviennent. Si on ne se savait pas endormi dans son bureau on pourrait y croire, la peau si on la touchait serait tiède.
Les fantômes du passé sont là, arrivent subrepticement dans un rêve involontaire et s'installent solidement devant vous dans votre rêve lucide.

On avait oublié qu'ils sont légion, chaque jour apportant son lot de discussion.

Mais la rancœur et les reproches finalement n'effacent rien du lien, aussi lointain, ténu et fantomatique soit-il qui vous lie à certaines personnes. Il n'y a pas d'oubli.
There's a hole in everything
And there's nothing you can do
It's always out with the old
And in with the new
No love without the whisperings
So why pretend it's otherwise
Better to be on the road
Than in a house of cards and lies
I rid myself of friendships
With fungus on the rim
Of love that had gone sour
A merciful killing
Il y a ceux qui ont disparu sans qu'on puisse dire au revoir, à qui l'on fait des adieux tardif tout en sachant qu'ils resteront à jamais inaudibles par l'autre partie. Mais l'illusion est utile.

Il y a des deuils que l'on n’est pas prêt à faire encore et l'insulte déborde sur le défunt qui n'en mène pas large à la table.

Et il y a les vivants. Ce sont les pires.
Il n'y a pas de paix à faire en rêve.
Il n'y a ni pardon ni oubli.


Rid of insincerity
And rid of all poison
I sent them all to hell
And nobody was left

Je ne choisis pas qui vient. J'ai des visiteurs récurrents et d'autres que je n'attends plus.
The greatest love
Both is and never was
I carry on
But I can't forget

Michelle Gurevich - What was said


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