mardi 28 novembre 2017

Les Arcanes - 5 - Le Pape



Le Pape se couronne seul, s'oint lui-même du Saint Chrême, et à genoux révère sa personne tout à la façon des vieux empereurs romains.
- Isaac Newton


Lundi 26 février

«  Clouée à la porte ? »
Aleph avait du mal à décrocher le regard des imposantes épaulettes du tailleur strict à motif pied de poule de Marozia. Il ne parvint pas à répondre. Guillermo arpentant la salle toute en longueur qui hébergeait la billetterie du château, bégayait de fureur et de fièvre et n’offrit rien d’intelligible. Si les premières cartes n’avaient semblé à ses yeux n’être qu'une vague plaisanterie, l’enveloppe souillée de sang à son nom avait éveillé chez lui une colère monumentale.  Il avait passé le dimanche à ruminer, étudiant les cartes sans relâche mais sans parvenir à avancer d’un pouce sur une théorie valable.
De bête cartes, mauvaises copies d’antiquités, sans menace particulière, sans signification.
Ils avaient appelé Marozia comme promis qui leur avait demandé de venir au château le lendemain à 8h.

Ils étaient là 7h45.
Marozia les attendait déjà. Immaculée.

Aleph se demanda comment il était possible de porter une veste de tailleur aussi outrageusement triangulaire et parvenir à conserver un tel charisme virginal.
Ne parvenant pas à obtenir un discours sensé de la part de ses visiteurs, elle soupira. Ses sourcils à peine dessinés se plissèrent, sa petite bouche s’étrécit un peu plus. Aleph se découvrit soudain une folle passion pour le portrait Renaissance fraîchement restauré d’un seigneur local qui se trouvait derrière elle.
« Allons dans mon bureau.
- Oui maîtresse.
- Pardon ?
Aleph vira pivoine. Guillermo pour la première fois depuis la découverte de la carte sembla se dérider un peu.
Ne faites pas attention à lui, vous semblez tenir un peu de votre directrice de thèse, elle lui fait le même effet. C’est un garçon très sensible. »
Aleph se garda bien de préciser que Madeleine Hubert ne lui inspirait qu’agacement et colère, alors que ce qui émanait de Marozia agissait sur lui comme une déferlante de phéromones. Réaction incompréhensible puisqu’il avait conjointement extrêmement envie de lui coller une paire de baffes en lui intimant de se départir de son air de bourgeoise pète-sec.
Marozia eu un hochement de menton dédaigneux et s’engagea dans le musée. Ils traversèrent la grande salle principale sans s’y attarder pour atteindre un large escalier bien ciré. Aleph laissa Guillermo, apparemment imperméable à la morgue comme au charme de Marozia, passer devant lui.
Le second étage hébergeait une magnifique bibliothèque, toute en chêne, ornée de magnifiques volumes, trônant en son milieu : une longue table en marqueterie et quelques fauteuils d’étude aussi délicatement ouvragés que confortables. En somme, tout ce que l’on pouvait attendre de la bibliothèque d’un château. En passant devant l’échelle coulissante, Aleph se demanda si Marozia s’en servait parfois et chassa rapidement la vision de son esprit. Il s’étonnait lui-même, jamais personne n’avait provoqué chez lui des sentiments aussi violents et paradoxaux.

Le bureau de Marozia était une grande pièce dans le même style que la bibliothèque. A côté d’un bureau plat en marqueterie, bois de rose et amarante se trouvait un autre petit bureau Mazarin extrêmement ornementé. Au fond, habitée d’un mannequin sans tête, une robe qu’Aleph plaça au alentour du règne de Louis XV, à en juger par l'envergure de la vertugadin, était exposée.
« Ce ne sont que des copies de meubles et tenues d’origines trouvées ici, les originaux sont en cours de restauration à Paris. »  Expliqua-t-elle en prenant place derrière le bureau plat et en invitant ses hôte à se poser sur les chaises qui lui faisait face.
Le matériel de paléographie de la curatrice était prêt. Aleph sortit les cartes une nouvelles fois de leur pochette et les tendit.
10 minutes passèrent dans le plus grand silence, pendant que Marozia étudiait consciencieusement la dernière carte. Guillermo feuilletait un magazine d’art attrapé sur le bureau Mazarin. Aleph regardait les instruments de paléographie maniés par les doigts experts aux ongles parfaitement manucurés de Marozia. Elle avait les doigts fins mais légèrement potelés. Aleph se souvint d’un cours d’histoire de l’art déjà un peu lointain durant lequel le professeur leur avait expliqué qu’on pouvait reconnaître l’auteur d’une toile rien qu’à la manière dont les doigts étaient peints : De Vinci, Poussin, Raphael ?
« Rien de neuf. Elles semblent avoir toutes été fabriquées et peintes en même temps et artificiellement usées. Aucune trace de palimpseste. Le parchemin était vierge avant cette utilisation, ou alors il a été parfaitement poncé, mais c’est peu probable. Je suis perplexe.
- Et bredouille, renchérit Guillermo. 
Marozia qui manifestement n’était pas habituée à la défaite et encore moins qu’on lui fasse remarquer ses défaillances lui jeta un regard glacé qu’il réceptionna avec une grimace affable.
- Il reste ça, proposa Aleph en tendant l’enveloppe vers elle.
Elle la prit du bout des doigts, non sans une moue de dégoût.
- Est-ce du vrai sang ?
- Ca y ressemble, soupira Aleph. Je suppose que vous n’avez pas de luminol dans votre kit de paléographie.
Marozia Jeanne contempla Aleph juste une seconde de trop pour que celui ci ne dusse pas détourner le regard. Guillermo pouffa.
- Du peroxyde d’hydrogène…  de l’eau oxygénée, vous avez peut-être ça dans votre pharmacie ?
Marozia Jeanne se leva et affirma
- Oui, j’ai de l’eau oxygénée dans ma pharmacie. En revanche, mon bureau n’est pas l’endroit le plus approprié pour jouer au petit chimiste. Si vous voulez bien m’accompagner chez moi, le plan de travail devrait faire l’affaire.

Elle glissa les 4 cartes dans l’enveloppe et la tendit à Aleph qui la rangea dans sa sacoche. Le petit groupe se leva et quitta la pièce, Marozia en tête. Ils la suivirent en bas, puis dans la cour jusqu’à une dépendance située à gauche du bâtiment principal et qui avait dû, jadis, être la maison d’un intendant du château. La bâtisse était cossue et, à en juger par la taille des fenêtres surement plus récemment remodelée que certaines autres parties du château. Elle ressemblait à s’y méprendre à une maison
bourgeoise de la fin du 19e. Le laveur de vitre ne devait pas s’y ennuyer.

Marozia ouvrit la porte à demie vitrée protégée par des ferronneries en forme de fleur et les invita à entrer dans le long et large couloir. L’endroit était tiède, l’ambiance moelleuse et un peu surannée, surement à cause de la décoration résolument Empire dans les tons rose et ocre du couloir d’entrée.

Elle les mena au fond du couloir à droite d’un escalier massif en bois sombre et à la rampe  délicatement ouvragée jusqu’à une cuisine beaucoup plus moderne au sol en carrelage blanc marbré de corail et aux plans de travail en pierre noire. Les appareils électroménagers dissimulés derrière des portes en bois brut.
C’est dans ce décor épuré aux murs blanchis à la chaux où seules quatre copies encadrées de natures mortes signées Isabelle Frances et des torchons aux couleurs vives alignés sur des crochets venaient mettre quelques taches de couleurs qu’elle laissa les deux hommes pour aller chercher l’eau oxygénée. Sur le plan de travail à côté d’une huche à pain en métal noir et mal, un calepin mauve était ouvert. Aleph s’approcha précautionneusement.

« Liste de courses.

- Mâche. »

Fascinant.
Il sortit les cartes et l’enveloppe et les posa près du lavabo avant de retourner camper quelques pas plus loin devant le petit calepin mauve, fasciné par la petite écriture ronde, enfantine et un peu désordonnée qui traçait le mot mâche. Marozia Jeanne écrivait-elle vraiment ainsi ?  

Guillermo campé devant le lavabo au bac noir comme le plan de travail regardait par la fenêtre qui le surplombait. La vue donnait sur un petit verger ou quelques arbres fruitiers dénudés par l’hiver exhibaient des branches brunes et noueuses. La tempête semblait avoir presque tout épargné. Seul l’un d’eux avait une grosse branche fraîchement arrachée.
Marozia revint rapidement avec une petite bassine en plastique vert bouteille. Elle posa le tout sur le plan de travail près de Guillermo. Aleph s’approcha, le récipient contenait la bouteille d’eau oxygénée, une paire de gant en latex, des compresses, du coton et un mouchoir en tissu blanc.
"J’ai oublié de vous demander ce dont vous aviez besoin pour conduire l’expérience alors j’ai pris tous les types de supports absorbant. Cela conviendra-t-il ?
- Le mouchoir sera parfait, assura Guillermo en enfilant les gants. Les couches de latex claquèrent sèchement sur ses poignets. Guillermo esquissa un sourire de plaisir qu’Aleph aurait presque qualifié de pervers. Marozia croisa les bras et haussa les sourcils sans plus de commentaire. Nonobstant la réaction de leur hôte Guillermo s’empara de l’enveloppe, la vida de son contenu ésotérique et leur tourna le dos.
- J’en ai pour quelques minutes les enfants, et je n’ai pas besoin de public.
Marozia qui s’apprêtait à regarder par dessus son épaule s’arrêta dans son mouvement et se tourna avec grâce vers Aleph.
- Souhaitez vous un thé ou un café ?
- Non merci, répondit Aleph.
La raideur du sourire de Marozia devant son refus fit comprendre à Aleph qu’il venait de commettre un impair. L’étiquette n’était pas son fort.
- Sauf si Guillermo en souhaite un également. ajouta-t-il rapidement.
- Je prends ce que tu prends marmonna Guillermo.
Thé, café ?  Quelle était la bonne réponse ? Y-avait-il une bonne réponse ? Aleph hésita, balbutia, regarda paniqué autour de lui.
- Je prépare une théière alors, c’est entendu, s’exclama Marozia. Avec un bref claquement des deux mains, comme si Aleph venait de donner une réponse tout à fait enthousiasmante.
Avec prestesse mais tout en gardant une fluidité de geste telle qu’on aurait dit qu’elle bougeait à peine, Marozia ouvrit le frigidaire, en sortit un bouteille en verre et en transféra le contenu dans la bouilloire électrique noire, discrète voisine de la huche à pain.
- Le service à thé est dans le buffet du salon, si vous voulez bien me suivre Monsieur Kaplan, nous n’allons pas rester dans la cuisine éternellement."

Aleph la suivit sans piper mot, il passèrent devant l’escalier et s'engagèrent par une porte double. Derrière, se trouvait iune salle à manger sans fenêtre, au sol parquetée et ornée d’une large cheminée en marbre blanc et d’une table massive entourée de six chaises rembourrées au coussin d’un taupe sobre. Le tout dans un style bourgeois et moderne sans grande originalité qui tranchait avec le salon sur lequel elle s’ouvrait via deux grand battant doubles vitrés et où il se dirigèrent.
Marozia Jeanne avait dû chiner avec une rare ardeur pour transformer cette pièce en un hybride entre le cabinet de curiosité et l’antichambre de Marie-Antoinette. Il y avait beaucoup trop de meubles et chacun d’eux semblait contenir bien trop de motifs, de courbes alambiqués et d’essences différentes pour n’être pas des siamois de meubles, comme si le produit d’une orgie dans les salles de stockage d’un musée de l’ameublement était venu se réfugier ici.
La quantité de bibelots sur toutes les surfaces planes était elle aussi digne de l’appartement parisien de la grand-tante d’Aleph. Sans les 6 chats et la puissante odeur d’urine féline.
Aleph prit place sur un fauteuil crapaud pendant que Marozia sortait son service à thé d’un petit buffet marqueté. Le jeune homme eu un début de suée lorsqu’elle posa devant lui une délicate tasse en porcelaine peinte, si fine qu’on voyait au travers de la porcelaine laiteuse, sous les motifs bleus.
- Je reviens dans un instant avec le thé, et espérons-le, votre collègue, déclara la maîtresse de maison avant de quitter la pièce.
Aleph soupira, se leva, prenant garde à ne rien bousculer et écarta le rideau léger qui couvrait la fenêtre. Les doubles rideaux en soie sauvage ocre étaient joliment arrangés en large plis de chaque côté des la large vitre.
Vue sur la cour du château. 
Vue sur la moto qui freina brutalement et dérapa en exécutant la manœuvre, laissant une crevasse en spirale dans les gravillons. La conductrice de la petite Yamaha mis la béquille et descendit du véhicule. Elle ôta son casque, révélant une chevelure brune et bouclée. Aleph la regarda s’approcher. Il entendit deux brefs coup sur la porte, un silence, puis une clé tourna. La porte s’ouvrit. Le bruit de chaussures que l’on ôte sans ménagement et celui du casque posé sur une desserte, de l’autre côté du mur. 
Il se rassit en silence.
Maro ! T’es là ?
Des pas pressés, un silence, des chuchotements fiévreux.
Oh ?  Des gens ! Miracle !
-  Ne soit pas moqueuse!
Un cri : 
C’est du sang !
- Hein ?
- Jésus Marie Joseph. Au salon ! J’amène le thé ! Hélène, montre le salon à Monsieur Lopez.
Guillermo apparu bientôt, devancé par la jeune femme, elle semblait avoir une vingtaine d’année, comme Aleph et était vêtue de jeans usés et d’une chemise à carreau sous un épais pull écru à grosse mailles, son fard à paupière vert éclairait un regards noisette curieux et amusé. Elle plissa un nez mutin en voyant Aleph et lui servit un large sourire où il compta au moins 56 dents.
Il se leva brièvement et lui serra la main.
- Aleph Kaplan.
Guillermo s’installa en face de lui dans un canapé de velours vert alors qu’elle prenait place sur un pouf au plus près de la table basse.
- Hélène. Enchantée. Vous êtes des amis de Marozia ?
- Voilà qui l’ennuierait très fort, la pauvre, rigola Guillermo. Disons que nous sommes involontairement joueurs d’une même partie de carte.
Hélène pencha la tête sur le côté et s’apprêta à demander des détails mais Marozia entra. Le service du thé exécuté avec grâce, elle prit place aux côté de Guillermo, une tasse et une soucoupe entre ses mains délicates.
- Hélène est mon assistante. Elle s’occupe de la comptabilité journalière et de l’accueil des visiteurs au château et m’assiste dans la gestion des collections, entre autres nombreuses missions.
Hélène sourit  et bu rapidement une gorgée de thé son regard vif soudain voilé.
- J’ignorais que tu venais si tôt aujourd’hui d’ailleurs. J’ai mal noté dans l’emploi du temps ?
- Je suis partie vite car maman a une question que je ne dois surtout pas te poser.
- Ah. Marozia s’assombrit.
- Je… Hélène regarda Aleph et Guillermo.
- Vas-y, Aleph et Guillermo travaillent dans les grottes de la forêt municipale, ils connaissent ta mère, madame Rousseau,  et on eut vent de mes relations avec elle.
Aleph regarda Hélène de plus près. La fille de madame Rousseau ? La ressemblance n’était vraiment pas frappante.
Donc maman a ouvert le courrier ce matin à la mairie, et le maire a reçu un truc bizarre. Elle m’a appelé tout de suite et elle voudrait bien que tu y jettes un coup d’œil. Elle pausa et chuchota avec un rictus moqueur :
Mais il ne faudrait pas que tu saches que c’est pour le maire, of course, soupira Hélène en tendant une enveloppe.
Guillermo la prit et la garda en main le temps que Marozia pose son thé. Il fronça les sourcils en apercevant par l’ouverture nette, œuvre d’un coupe-papier, le contenu de l’enveloppe.
- Ca se complique.
Marozia tira le contenu de l’enveloppe et écarquilla les yeux, interloquée.
- Laissez moi deviner, soupira Aleph en se pinçant la naissance du nez, vaguement agacé.  Le pape ?"


Bonus Track - Madonna -Vogue 


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mercredi 22 novembre 2017

Les Arcanes - 4 - L'Empereur

Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l'être mais aussi la sagesse de distinguer l'un de l'autre.
- Marc Aurèle


Dimanche 26 février

Le samedi s’était terminé aigre-doux. 

Après quelques heures dans la pénombre, auprès du poêle, à lire à la lampe de poche ou à discuter sans grand enthousiasme de tout et de rien, surtout de rien, et avec beaucoup de précaution, la tempête s’était calmée. 
Marozia et Aleph sortirent constater les dégâts. Aleph prit quelques photos de la grange pour les propriétaires de la ferme et pour l’assurance de Marozia.
Finalement, ils dégagèrent la R19 sans trop de problème, seule une poutre s’était couchée sur son toit, occasionnant quelques petites bosses et deux belles rayures. Rien que son assurance ne rembourserait.

Elle avait repris la route en lui demandant de la tenir au courant si d’autres cartes lui parvenaient. Aleph lui serra la main et lui proposa le plus innocemment du monde, même si aucune carte ne faisait son apparition, d’aller au restaurant avec lui et Guillermo dans les jours à venir, histoire de discuter dans des circonstances moins apocalyptiques. La réponse dépourvue de toute forme d’engagement dans un sens comme dans l’autre de Marozia aurait fait frémir un normand centriste descendant de Salomon.

La matinée d’Aleph s'acheva avec un peu de ménage pour dégager toutes les feuilles qui étaient entrées dans l’appartement les rares fois où ils avaient osé ouvrir la porte, puis le ramassage plus physique des gros débris de branches qui parsemaient la cour. Enfin, il avisa la vache qui avait élu domicile dans la remise à bois. Les étables de la ferme étaient encore fonctionnelles et le hangar qui servait à garer les voitures contenait également quelques ballots de foin et de paille, il étala une litière de paille dans un box, remplit un seau d’eau, et mis du foin dans la  mangeoire et attira la vache dans l’étable en lui présentant un poignée de foin qu’elle suivit docilement. Il ferma la porte derrière elle. La recherche de son propriétaire attendrait le lendemain, la tempête reprenait.

Le reste de la journée fut passé par Aleph comme par Guillermo entre repas chimiques, siestes trop légères et lecture de piètre qualité. Ils accueillirent la nuit avec soulagement.

***

Le réveil sonna à 7h, Aleph était déjà réveillé mais comme cela devenait son habitude, il avait migré sur le canapé en face du poêle et, enroulé dans son plaid, il profitait de la chaleur mouvante et des crépitements du bois. Pris dans sa torpeur il sursauta, confondant la sonnerie du réveil avec celle du téléphone. Puis soulagé, il éteint l’appareil qu’il avait posé sur la table basse et avisa le téléphone, toujours décroché. Pris d’un vague sentiment de culpabilité, il alla le raccrocher. La femme de Guillermo était sans nouvelle de lui depuis près de deux jours et d’après les infos, les dégâts dans toute la France étaient extrêmement importants. Il devrait rappeler avec tact et délicatesse à son directeur qu’il avait un devoir conjugal à accomplir. L’animation de la matinée précédente avait relancé la fièvre de Guillermo, il avait passé le plus clair de son temps dans sa chambre.

Un tremblement agita la maison et un bourdonnement soutenu parvint aux oreilles d’Aleph, Le chauffe-eau venait de se mettre en route, ainsi que le frigo. Aleph s’étira avec délice et anticipation, il allait enfin pouvoir prendre une douche chaude. Ses cheveux graissaient et il détestait la sensation des boucles noires qui collaient dans son cou.

***
Propre, rasé et les boucles de sa chevelure sèches et ordonnées, Aleph frappa à la porte de la chambre de son directeur avec un plateau chargé d’un petit déjeuner conséquent. 
Œufs bénédictine, tartines, fromage et jambon sec ainsi qu’une cafetière remplie et un verre de jus d’orange.
"Le petit déjeuner de Monsieur est servi ! s’exclama Aleph en posant le plateau sur la table de chevet du lit jumeau où se trouvait un tas de couverture et supposément, quelques strates en dessus, Guillermo.
Un grognement indistinct lui parvint de sous les couches de tissus. Il semblait désapprobateur mais nonobstant l’intonation, Aleph continua avec entrain.
- C’est le calme après la tempête, le soleil se lève et on le voit pour la première fois depuis 3 jours, tu devrais en profiter !"
Il ouvrit grand la fenêtre et détacha les volets. Un courant d’air vivifiant traversa la pièce, chassant l’odeur un peu rance de sueur et de renfermé que Guillermo avait distillé les deux jours précédents.
L’onomatopée éructée par l’homme à la tête enfuie sous son oreiller était cette fois très claire. Aleph referma la fenêtre.
"Désolé mon brave, mais ça puait, et le délicat fumet du festin que je t’ai préparé ne méritait pas une telle concurrence déloyale."
Aleph était d’humeur brillante. Il abandonna son supérieur à ses soupirs et ses quintes de toux et sortit vérifier si la vache se portait bien.

C’était le cas. 

Couchée sur la paille, mâchonnant un peu de foin elle lui jeta un regard placide. Aleph décida de monter jusqu’à la ferme suivante, chez les Guillaume, pour voir si il ne manquait pas une tête à leur cheptel. La ferme se trouvait environ 1 km plus haut sur la petite route de campagne. Une petite sortie ne lui ferait pas de mal.

15 minutes plus tard, il arrivait, suant et légèrement essoufflé dans la cour de la ferme. Monsieur Guillaume, un cinquantenaire trapu et grisonnant et sa femme taillée sur le même modèle étaient occupés à déblayer la cour. La femme le salua d’un grand signe et d’un sourire et partit d’un pas vif en poussant une brouette pleine de débris divers, laissant son mari accueillir le visiteur.
"Tiens voilà, l’historien, ça va en bas, pas trop de dégâts ?
- Non, sourit Aleph, s’abstenant de corriger le fermier sur la véritable dénomination de son métier. En revanche, nous avons dû adopter une vache.
- Vous êtes sûrs que ce n’est pas un mammouth ? rigola le fermier.
Aleph était vraiment de bonne humeur, il l’accompagna dans son éclat de rire.
- Non, je pense même pouvoir affirmer que c’est une normande, à la robe crème. Elle est marquée, la pastille de son oreille est jaune. C’est à vous ?
- Ah tiens, oui, probable. C’est une bonne nouvelle. On en a perdu 3 au dernier décompte. Et un veau. On les avait toutes rentrées en catastrophe mais certaines étaient trop loin dans le pré et mon ouvrier n’a pas su les récupérer.
- Je vais garder l’œil ouvert. Vous n’avez pas eu trop de soucis avec tout ce vents ?
- Oh… Quelques clôtures enfoncées par des branches, les bêtes perdues mais on va les rattraper, et une demi douzaine de tuiles. A part le nettoyage, on s’en sort bien.
- Tant mieux, Tant mieux ! s’exclama joyeusement Aleph, surpris lui même du degré d’enthousiasme qu’il pouvait mettre dans une conversation avec un type quasiment inconnu qu’il ne reverrait plus de sa vie d’ici 6 mois. Dites… Je me demandais, puisque vous avez quelques vaches dans le coin. Vous avez surement quelques tanneries ?
- Quelques-unes oui. 
- Vous ne sauriez pas où se trouve la plus proche ?
- Chez Aubert, au grand bourg, à sa sortie sur la nationale, l’informa le fermier. Sinon il faut aller à la ville."
Madame Rousseau en lui remettant les clés des appartements pour l’équipe, une semaine plus tôt, lui avait déjà expliqué à quoi correspondaient le «Bourg», le «Grand bourg», la «Ville» et la «Grande Ville» au village. Il ne demanda donc pas plus d’explication. En revanche, penser à Madame Guillaume lui rappela sa conversation de la veille avec Marozia Jeanne. Il hésita quelques instant avant de poser un nouvelle question.  Puis d’un ton très détaché il se lanca :
"Je voulais visiter le musée du château ce week-end, j’espère qu’ils n’ont pas eu trop de dégâts dans leur collection avec cet orage.
Monsieur Guillaume s’appuya sur sa fourche et tourna la tête vers le bourg, comme si derrière les arbres il voyait le château. Il souffla, pensif.
- J’espère qu’ils n’ont rien eu non. C’est un beau bâtiment et il contient la mémoire du coin. Et, avec le maire, la dame Jeanne ne va pas être aidée si elle a des soucis.
- La Dame Jeanne ?
- La directrice du musée.
Une fois de plus, Aleph ne rectifia pas l’erreur de son interlocuteur.
- Une dame bien je trouve, elle fait de bonnes choses pour le village, mais Elle n’a pas commencé du bon pied ici, poursuivit le fermier, mais bon, je ne vais pas vous embêter avec des ragots du coin, vous avez surement déjà assez à faire à reconstituer les parties de chasses de nos hommes des cavernes. Cela dit, le château est fermé en hiver, mais entre historiens, peut-être qu’elle vous laissera visiter gratis ?"

Aleph n’insista pas, il était tombé sur un homme discret et respectueux de la vie privé des gens. C’était bien sa veine. Il ne saurait rien de plus aujourd’hui sur la rivalité entre Marozia Jeanne et le maire. Il parla encore du temps qu’il allait faire, ce qui pour une fois pouvait se révéler utile, puis pris congé après avoir indiqué que le fermier pouvait envoyer un ouvrier agricole chercher sa vache quand il le voulait dans l’étable et que la bête serait nourrie et abreuvée en attendant.
Le chemin du retour, en descente, fut parcouru au petit trot car le vent s’était remis à souffler et les nuages qui s’accumulaient fort bas contre les collines alentours ne présageaient rien de bon.
Essoufflé mais ragaillardi par sa sortie, Aleph poussa la porte d’entrée de l’appartement d’une main glacé et rougie par le froid.  Il inspira avec joie l’air bien chaud du salon et senti l’odeur du poêle lui brûler la gorge.
Guillermo était sorti de sa chambre, habillé et, à en juger par ses joues rasées de près, ses cheveux humides lissés en arrière et l’odeur d’Eau Sauvage qu’il distillait autour de lui telle une aura saveur vetiver, fraîchement sorti de la douche, d'ailleurs dnas la salle de bain, la radio en sourdine diffusait King of Pain de The Police. 
Assis en tailleur près du guéridon du téléphone, installé sur un coussin arraché au canapé  il se chamaillait en catalan avec sa femme. Aleph tenta de ne pas trop écouter et s’apprêtait à migrer vers la cuisine, mais Guillermo tout en continuant sa conversation  mouvementée lui fit signe d’approcher. Aleph s’exécuta et suivi du regard le doigt long et osseux de son patron. Posée sur son genou gauche, une carte. Au début, Aleph crut reconnaître l’Impératrice, amenée la veille par Marozia Jeanne. Il la saisit.
La construction de la carte était similaire, mais figure couronnée était un homme. Grand, anguleux, le cheveu poivre et sel et l’air manifestement sud –européen. L’empereur donc, déduit Aleph et il jeta un regard interrogateur à son compagnon.
Guillermo sans interrompre ce qui semblait maintenant être un long monologue de reproches de la part de sa femme pointa la table basse. 
Dessus, une enveloppe.


Sur l’enveloppe, en lettres de sang : « Guillermo »


Bonus Track 

King of pain - the Police


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